Un pavé. Vingt-deux centimètres et demi de large, vingt-neuf de long et sept d’épaisseur. Plus de 1200 pages. Au moins cinq kilos de papier sous une grosse couverture noire. Un titre en rouge: About Nothing . A propos de rien, de pas grand-chose, seulement 600 dessins représentant 42 années de travail, de 1962 à 2004. Le nom de l’auteur est derrière. John Armleder, né en 1948, revenu d’une terrible maladie dont il disait il y a quelques semaines à une journaliste du Monde qu’il lui a appliqué «le même dilettantisme que dans [son] œuvre», avant d’ajouter «et cela m’a réussi».

En 2004-2005, Armleder a exposé ces dessins à la Kunsthalle de Zurich. Il en reste ce livre, ces 600 reproductions qui traversent le temps mieux qu’une présentation éphémère. Un document qui permet de comprendre ce brouilleur de cartes dont l’œuvre polymorphe et joueuse se refuse aux catégories, ce flâneur qui passe dans la réalité de l’art en y ramassant des petits cailloux. John Armleder est aussi un collectionneur, comme le montre en ce moment son exposition au Palais de Tokyo à Paris, une trentaine d’objets, de sculptures, de dessins et de peintures d’autres artistes qu’il a rassemblés sur une espèce de scène de théâtre (LT du 25.10.2011). Armleder est un amateur de l’art des autres dont il a souvent été le meilleur porte-parole.

Certains artistes détestent autant l’art en général qu’ils détestent les autres artistes, auxquels ils ne trouvent rien d’intéressant, du moins ceux de leur époque quand ils trouvent des excuses à ceux du passé. John Arm­leder n’est pas de cette espèce.

Mais comment aimer l’art quand tout s’écroule, quand les vieux modes d’expression sont minés par les nouveaux. Pas aujourd’hui. Il y a quarante ans, lorsque John Armleder était un jeune artiste et s’intéressait à ce qui se passait ailleurs, au pop art, à la performance, et surtout au mélange des genres. Il a 21 ans quand il crée la galerie Ecart à Genève avec deux amis (cette galerie a toujours son stand minuscule à Art Basel chaque année au mois de juin). A peine plus quand il invente les furniture sculptures , ces tableaux abstraits qu’il accompagne d’un fauteuil ou d’un canapé puisque, de toute façon, c’est au-dessus de ces meubles que les tableaux finissent par être accrochés par ceux qui les acquièrent.

«J’aime la facilité», disait-il encore au Monde . Il ne faut pas confondre la facilité paresseuse et la facilité courtoise qui ne dit rien en public de l’exercice et de l’effort. Un petit rien, ces 600 dessins. Toujours la pirouette des mots. En 1962, John Armleder peint à l’huile et à la gouache sur papier une chaîne de montagnes sous un ciel bleu. Il a 14 ans et déjà une certaine habileté. Dix- huit ans plus tard, il ajoute de ­petits ronds colorés (que l’on retrouve dans d’autres dessins de la même époque). C’est le regard d’un adulte devenu artiste sur le dessin d’un enfant qui ne sait pas encore qu’il le sera. Ironique et tendre. Dépourvu de regret et de méchanceté.

Sur les quelque 600 dessins reproduits dans About Nothing , il n’y en a que 72 pour les années 1984-2004. Les autres racontent comment John est devenu Armleder. Et comment il s’est accommodé de ces deux sentiments contradictoires qui hantent les esprits lucides: tout a été fait et tout reste à faire.

En une centaine d’années, des scandales provoqués par Manet aux Salons des années 1860 jusqu’aux premiers dessins de John Armleder, les beaux-arts sont devenus les arts plastiques. Ils ont traversé de nombreuses tempêtes. En 1863, quand il peint Olympia , Edouard Manet s’inspire des Vénus de Titien ou de Vélasquez (tout a été fait) mais il en renverse le propos. La femme n’est plus regardée; c’est elle qui regarde le peintre et le spectateur voyeur (tout reste à faire). Pendant près de vingt ans, Armleder adoptera la même méthode. Dessiner pour savoir ce qui a été fait, pour deviner ce qui reste à faire. Explorer l’art par la main, par les gestes. Une manière d’être encore, ne pas renoncer à exister, à vivre ce «rien» qui est la vie.

About Nothing est une passionnante promenade dans l’histoire de l’art du XXe siècle. Chaque dessin pose une question à un autre dessin qui pourrait être d’un autre artiste à une époque antérieure. Les rectangles et le demi-cercle noirs d’où se détachent des formes en chute libre à l’abstraction et à la représentation du mouvement. L’empreinte d’une semelle surmontée d’un arbuste aux procédés subtils de l’estampe japonaise ou de la peinture chinoise. Les lignes qui naissent librement dans la tache liquide d’un lavis à l’automatisme des surréalistes ou à la méthode de Klee dont on reconnaît (est-ce volontaire? quelle importance) un motif souvent répété, cette goutte en forme de cœur. La voiture effrayant un passant dans un paysage de signes au vocabulaire de la figuration narrative naissante et à celui de l’abstraction finissante qui était à la mode jusqu’aux années 1960. Ou les deux rectangles noirs croisés aux tableaux suprématistes de Malevitch, considérés en leur temps et par leur créateur comme le point ultime de la peinture – ce qui n’a pas empêché la pratique picturale de survivre en inventant d’autres formes.

Les dessins d’ About Nothing reprennent aussi des procédures et des techniques graphiques. Le pouvoir expressif des taches colorées qui rappelle le dripping d’un Pollock. Le collage qui intègre au support de papier un autre matériau dont il utilise les qualités graphiques et scripturales. Ou les lignes verticales courbes qui semblent évoluer dans l’espace par la grâce de leur mouvement et de la couleur. Et la forme du monde réel, celle de ces meubles, ici une chaise et un tabouret, dont la construction devient la source de variations abstraites dont le nombre d’exemples dans About Nothing permet de saisir la manière dont les artistes passent de la figuration à ce qu’on appelle l’abstraction – l’angle droit est une forme technique dans le monde pratique, elle devient une forme pratique dans les œuvres d’art.

Un dilettante, John Armleder? Oui, car il a bien la fantaisie et la légèreté du dilettantisme. Et une disposition salutaire à ne pas prendre le drame au tragique. Mais il y a aussi chez lui un entêtement, une discipline, un appel au savoir et à l’exercice dont il a la générosité de ne rien laisser voir.

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John Armleder

Dans une interview au «Monde»,à propos de sa maladie:

«Ce sont les autres qui m’ont sauvé. Quand on est seul avec soi-même, en train de mourir, on n’a plus de justification pour grand-chose, et ce sont les autres, en vous renvoyant un miroir, qui vous la donnent»