Sa silhouette élégante et son phrasé délicat ont fait de lui un acteur courtisé par plusieurs générations de cinéastes. Sa filmographie est impressionnante (plus de deux cents apparitions au cinéma et à la télévision), et impose d’emblée cette remarque: John Hurt, décédé mercredi dernier à l’âge de 77 ans, s’est toujours effacé derrière ses rôles, n’a jamais cherché à être une star. Que l’on se souvienne de cette scène culte qui dans «Alien» (Ridley Scott, 1979) le voyait se tordre de douleur avant qu’un extraterrestre ne lui perfore les entrailles, ou de sa performance physique dans le rôle-titre d'«Elephant Man» (David Lynch, 1980), c’est d’abord la manière avec laquelle il trouvait toujours le ton juste qui s’impose. John Hurt ne jouait pas à être, il était. On voyait avant tout le personnage, et non l’acteur jouant le personnage.

Ce mercredi, on pourra le voir dans «Jackie», le formidable et très personnel biopic que consacre le Chilien Pablo Larraín à la veuve Kennedy. Le film documente les jours qui ont suivi l’assassinat de JFK, et il y incarne un prêtre à l’écoute d’une femme meurtrie qu’il va aider à garder debout. On le reverra encore à plusieurs reprises sur les écrans ces prochains mois, puisque le comédien, infatigable, n’a jamais cessé de tourner, enchaînant plusieurs films par année. Cinq longs métrages qu’il a récemment tournés sont en cours de postproduction.

Grand rôle chez Cimino

Né dans le Derbyshire en 1940, l’Anglais est fils d’un vicaire et d’une comédienne amateure. Passionné très tôt par la comédie, il commence des études d’art avant d’intégrer à 20 ans la Royal Academy of Dramatic Art, à Londres. En 1962, il fait sa première apparition au cinéma dans «The Wild and the Willing», de Ralph Thomas. Il travaille dès lors en parallèle pour le petit et le grand écran, est dirigé notamment par Fred Zinnemann («Un homme pour l’éternité», 1966), Tony Richardson («Le Marin de Gibraltar», 1967) et John Huston («Davey des grands chemins», 1969). C’est finalement en 1976 qu’il se fait réellement connaître du grand public en incarnant Caligula dans la série à succès Moi Claude empereur, adaptée de Robert Greaves. Il devient un comédien extrêmement prisé pour sa capacité, grâce à son physique tout en finesse, à jouer des personnages extrêmement divers.

Remarqué dans «Midnight Express» (Alan Parker, 1978) avant «Alien» et «Elephant Man», il trouve en 1980 l’un des plus beaux rôles de sa foisonnante carrière dans «La Porte du Paradis», chef-d’œuvre flamboyant dans lequel Michael Cimino retrace avec réalisme et force lyrisme un épisode méconnu de la conquête de l’Ouest, la bataille du comté de Johnson. Il y joue un fils de bonne famille devenu puissant éleveur de bétail et se sentant menacé par des immigrés est européens. Il alterne alors premiers et (principalement) seconds rôles tant en Grande-Bretagne qu’aux Etats-Unis, se distingue dans «Osterman week-end» (Sam Peckinpah, 1983), «The Hit» (Stephen Frears, 1984), «The Field» (Jim Sheridanm 1990), «Dead Man» (Jim Jarmush, 1995) et «Contact» (Robert Zemeckis, 1997). En 1985, il tourne à Genève – principalement dans les couloirs du Palais Wilson – «After Darkness», réalisé par le Neuchâtelois Dominique Othenin-Girard.

Agent secret et vampire

Depuis le début des années 2000, John Hurt a encore augmenté la cadence, enchaînant plus de films encore que dans les années 1990. Il incarne aussi bien un fabricant de baguettes magiques dans «Harry Potter à l’école de sorciers» (Chris Columbus, 2001, rôle qu’il reprendra dans les deux derniers épisodes de la saga) qu’il se fait narrateur pour le diptyque «Dogville»/«Manderlay» (2003-2005) de Lars Von Trier, avant de se distinguer dans «V pour Vendetta» (James McTeigue, 2006) et «Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal» (Steven Spielberg, 2008). Ces dernières années, il trouve encore des rôles forts de chef des services secrets britanniques dans «La Taupe» (Tomas Alfredson, 2012), de vampire chez Jim Jarmush («Only Lovers Left Alive», 2013) et de vieux sage dans le thriller d’anticipation «Snowpiercer» de Bong Joon-ho (2013).

Anobli par la reine en 2014, Sir John Hurt avait été profondément ébranlé par la mort accidentelle de sa compagne en 1983. Marié quatre fois, il avait deux enfants. Connu pour sa dépendance à l’alcool, il avait annoncé en juin 2015 souffrir d’un cancer du pancréas. Il laisse une filmographie dense et impressionnante, et le souvenir d’un comédien au regard pénétrant et à la voix profonde, particulièrement à l’aise lorsqu’il s’agissait de se glisser dans la peau de personnages troubles et complexes, volontiers inquiétants.