Il y a quatre ans, Toy Story changeait pour toujours le paysage du dessin animé en introduisant l'illusion du relief au moyen d'images de synthèse. Création du studio Pixar de John Lasseter, auquel Disney avait eu la bonne idée de donner les moyens d'un long métrage, ce film enchanta le monde entier, du bambin à sa première séance de cinéma jusqu'au critique le plus blasé. La suite, dès lors inévitable, aurait dans un premier temps été prévue pour une sortie directe en vidéo, à l'image de celles d'Aladdin, du Roi Lion ou de La Belle et la Bête. C'était compter sans le perfectionnisme de Pixar, entre-temps responsable de 1001 pattes (A Bug's Life): après avoir imaginé un scénario au moins aussi brillant que le premier, Lasseter et son équipe d'animateurs se sont surpassés, ne laissant à Disney d'autre option qu'une sortie sur grand écran.

Woody retrouve sa famille

Tout commence avec Buzz l'Eclair, le «space ranger», dans une ahurissante aventure spatiale clairement calquée sur La Guerre des étoiles. Fausse alerte: Buzz ne s'est pas affranchi de ses limites d'objet en plastique animé, et il ne s'agit là que d'un jeu vidéo avec lequel s'amusent les jouets-personnages du premier épisode. Une nouvelle crise va les éloigner de la chambre de leur propriétaire, le jeune Andy: la mère de ce dernier a décidé d'organiser une vente dans le jardin. Sorti pour sauver un petit pingouin asthmatique victime de ce «vide-grenier», le cow-boy Woody est volé par un collectionneur de jouets, qui a reconnu en lui la pièce manquante d'un ensemble datant des années 50. Réuni à sa «famille» d'origine, Woody va-t-il choisir de partir avec elle pour un musée au Japon ou revenir avec ses amis finir ses jours auprès d'Andy?

Comme la première fois, la réussite réside dans une capacité extraordinaire à satisfaire tous les publics. Une bonne partie de l'humour s'adresse en effet aux adultes, sans que les enfants soient pour autant négligés. Sujet idéal pour l'animation par ordinateur, les jouets vivants le sont aussi dans l'optique d'une réflexion sur les limites entre jeu et réalité, virtuel et réel. Ici, les auteurs s'en sont donné à cœur joie, creusant cette idée du côté du cinéma lui-même, via le phénomène du «merchandising», c'est-à-dire des jouets dérivés. Ainsi Buzz se trouvera confronté à un double et au méchant Zurg, venus du même jeu que lui, tandis que Woody découvrira qu'il était la vedette d'une vieille émission de marionnettes pour enfants, Woody's Roundup. Etre ou ne pas être (un jouet), telle est la question…

Plus immédiatement, le film se nourrit d'un problème oublié par certains, mais très actuel pour tous les enfants: comment accepter l'obsolescence de certains jouets auxquels on a été très attaché. Ce problème n'est pas moindre pris à l'envers, du point de vue du jouet. L'usure physique (un bras de Woody s'est déchiré) va bientôt se doubler d'une prise de conscience d'un destin plutôt tragique (cf. le récit de Jessie la cow-girl relatant comment sa maîtresse bien-aimée l'a abandonnée). Ici, les auteurs jouent sur la corde sensible, mais toujours avec une intelligence qui leur fait honneur. Comme les humains, Woody va devoir trouver une raison de vivre malgré sa découverte qu'il est condamné, que ses jours de jouet chéri sont comptés.

Si les humains, au rendu graphique décevant, restent la limite de l'animation par ordinateur, cette dernière paraît avoir encore fait des progrès. Les auteurs empruntent de plus en plus d'effets au «vrai» cinéma, multipliant mouvements de caméra, cadrages originaux, éclairages stylisés, etc. pour un résultat souvent époustouflant. Certaines séquences d'action, comme celle d'un carambolage provoqué par les jouets en traversant la route ou le final du sauvetage à l'aéroport, n'auraient sans doute pas été réalisables il y a quatre ans. Que de chemin parcouru depuis Luxo Jr. (1986), court métrage placé en avant-programme pour rappeler «la raison pour laquelle le logo de Pixar a une lampe de bureau sauteuse»!

Les fans retrouveront avec joie tous les personnages du premier épisode, jusqu'aux irrésistibles petits Martiens qui s'attachent au premier venu en répétant: «Nous vous devons une reconnaissance éternelle.» Mais la bonne nouvelle, au-delà des nouveaux progrès technologiques, c'est que Lasseter et son équipe sont parvenus à donner de l'ampleur à leur concept sans perdre leur âme. A la multiplication des péripéties s'ajoute en effet un gain en profondeur qui dépasse de loin l'illusion d'une troisième dimension. On ne saurait trouver meilleure introduction à la philosophie.

Toy Story 2, dessin animé de John Lasseter, Lee Unkrich et Ash Brannon, avec les voix (en v. o.) de Tom Hanks, Tim Allen, Joan Cusack, Kelsey Grammer.