John Malkovich dans la peau des autres

Images L’Américain Sandro Miller revisite les grands classiques de la photographie en faisant poser le célèbre acteur

Le résultat, bluffant, interpelle

Tout le monde est là, ou presque. Il y a les jumelles de Diane Arbus. Mick Jagger et sa parka. Dali, son œil étonné et sa moustache verticale. Ernest Hemingway. John Lennon nu enveloppant une Yoko Ono habillée. La langue d’Albert Einstein. La migrante de Dorothea Lange, et ses enfants. Des icônes. Un condensé d’histoire de la photographie et de ses plus éminents représentants. Mais à les contempler plus attentivement, tous, ou presque, ont un air étrange. Le chanteur des Stones semble fatigué. Celui des Beatles s’est enrobé. Le bras de la mère exilée s’est recouvert de davantage de poils. Les visages, surtout, partagent une similitude. Sandro Miller, artiste chicagoan, a revisité ces classiques de notre imagerie, en photographiant John Malkovich à la place et à la manière des modèles originaux. Si le résultat est techniquement bluffant, la démarche interpelle. Interview.

Le Temps: Pourquoi ce projet?

Sandro Miller: Je voulais rendre hommage aux maîtres de la photographie, les meilleurs du monde, ceux qui ont inspiré toute ma carrière. Ces images se promènent en permanence dans mon esprit.

– Comment les avez-vous choisies?

– Toutes ont jalonné ma carrière, commencée il y a quarante ans. Elles figurent dans la collection de 800 livres de photographie que je possède et chaque fois que je les vois, je suis chamboulé. Elles sont tellement puissantes, et représentent chacune un morceau d’histoire.

– C’est un drôle d’hommage cependant que de leur adjoindre le visage de John Malkovich, vous ne trouvez pas?

– On peut penser que c’est étrange, en effet. Mais qui de mieux que John Malkovich pour se fondre à ce point dans ces photographies? Je travaille avec lui depuis dix-sept ans, nous nous connaissons, nous nous faisons confiance et nous recherchons tous deux la perfection.

– Comment l’avez-vous connu?

– J’ai été mandaté pour photographier sa compagnie de théâtre, Steppenwolf. Depuis, j’ai réalisé 120 portraits de lui. John Malkovich apprécie mon travail et se prête à toutes les mises en scène que je lui demande. Il est extrêmement généreux.

– Vous dites qu’il est «une toile blanche prête à être peinte». Mais est-ce le film de Spike Jonze, «Dans la peau de John Malkovich», qui vous a soufflé l’idée de cette série?

– Absolument pas. Mon seul désir est de rendre hommage à ces maîtres et je pensais que John était la personne parfaite pour cela. Nous sommes très loin de l’idée de parodie. Et pourquoi pas reprendre ce concept pour le transposer aux œuvres des grands peintres? John le ferait également très bien, William Dafoe aussi.

– Comment a-t-il réagi lorsque vous lui avez proposé cette série d’hommages photographiques?

– Je suis allé manger chez lui, en France, et lui ai montré les images que j’avais envie de revisiter. Il a adoré le projet, qu’il a immédiatement perçu comme un challenge. L’idée d’être tour à tour Picasso, Warhol ou Capote lui a beaucoup plu.

– Comment avez-vous travaillé?

– Les recherches m’ont demandé huit mois parce que je souhaitais que tout soit parfait. Autrement, toute cette idée n’aurait été qu’une vaste erreur. Il a fallu trouver les bons vêtements, les accessoires, etc. Ensuite, nous avons passé quatre jours en studio, à travailler quinze heures par jour. Le maquillage et la coiffure devaient être extrêmement soignés, le décor fidèle, la lumière identique à l’original… Tout cela a pris du temps! Nous avons réalisé 35 portraits et neuf autres sont prévus pour le mois de novembre.

– Avez-vous demandé une quelconque autorisation aux auteurs des clichés encore en vie?

– Pas besoin. C’est un hommage; ces images ne m’appartiennent pas. Certains m’ont d’ailleurs félicité pour mon travail, à l’instar de Victor Skrebneski, auteur du sublime portrait de Bette Davis ou de Carl Fischer, qui a photographié Mohamed Ali transpercé de flèches.

Sandro Miller: Malkovich, Malkovich, Malkovich: Homage to photographic masters, du 7 novembre au 31 janvier à la galerie Catherine Edelman, à Chicago. http://edelmangallery.com/