Disparition

John Singleton, le néoréalisme dans le ghetto

Le réalisateur américain faisait partie, avec Spike Lee, d’une nouvelle génération de cinéastes noirs. Son premier film, «Boyz n the Hood» avait reçu deux nominations aux Oscars

Jusqu’au bout, alors qu’il vient de mourir prématurément d’un accident vasculaire cérébral à l’âge de 51 ans, le 29 avril à Los Angeles, John Singleton sera resté l’homme d’un film, son premier, Boyz n the Hood (1991). Ce coup d’essai historique éclipsait les sept autres films du réalisateur, et allait bouleverser de manière durable le paysage du cinéma américain. Singleton avait été nommé, en 1992, à l’Oscar du meilleur scénario et du meilleur réalisateur pour ce film. C’était la première fois qu’un cinéaste noir était nommé dans la catégorie du meilleur réalisateur, et jamais un metteur en scène aussi jeune, 24 ans, n’avait été gratifié de cette distinction.

John Singleton faisait partie, avec Spike Lee, Matty Rich, Keenen Ivory Wayans, Reginald Hudlin, Robert Townsend, d’une nouvelle génération de cinéastes noirs. Ce groupe disparate n’entretenait pas de liens particuliers. Ils avaient en commun leur précocité et une enfance passée dans les quartiers noirs urbains. Des quartiers qui allaient accéder à une tout autre notoriété dans les années 1990, plus seulement en raison du fort taux de criminalité qui y régnait, mais parce qu’une nouvelle culture, le hip-hop, émergeait et attirait les convoitises d’Hollywood et de Wall Street.

Bourgeoisie noire

La génération Singleton/Spike Lee apparaissait aussi comme la première véritable vague de cinéastes noirs américains. Ceux qui les avaient précédés, principalement les metteurs en scène de la «blaxploitation», ces films d’action, situés dans les ghettos noirs urbains, avec des vedettes noires, qui dominaient le box-office américain dans les années 1970, restaient le fruit d’individualités – Gordon Parks (Shaft) ou Gordon Parks Jr (Superfly) – sans que l’on puisse soutenir que la diversité qui s’était enfin installée à l’écran existait également derrière la caméra.

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Une décennie après, Spike Lee, avec Nola Darling n’en fait qu’à sa tête (1986) et Do the Right Thing (1989), qui mettait en scène, l’espace d’une journée d’été, les tensions raciales grandissantes d’un quartier de Brooklyn, jusqu’à l’émeute, relançait brillamment et durablement la vague du cinéma noir américain. C’est après avoir découvert Do the Right Thing que John Singleton, alors étudiant en cinéma à la prestigieuse université de Californie du Sud, s’était dit que, pour son premier film, il se devrait de parler de ce qu’il connaissait: le quartier de South Central Los Angeles, centre névralgique de la culture des gangs.

Singleton, issu de la bourgeoisie noire, avait grandi dans la banlieue plus cossue de Pasadena, à l’extérieur de Los Angeles, mais South Central restait un aimant où il avait passé son adolescence. La découverte du cinéma néoréaliste italien, Rome, ville ouverte et Allemagne année zéro, puis celle d’un cinéma américain à la culture italienne très forte, Mean Streets et Le Parrain, convainquent le jeune réalisateur qu’il devient possible d’écrire sur un univers que l’on connaît à la perfection sans que le spectateur en possède les clés.

Culture du ghetto

Boyz n the Hood suit trois adolescents de South Central, l’un veut poursuivre son éducation à l’université, le deuxième rêve d’une carrière sportive, tandis que le troisième a choisi la délinquance et fait partie d’un gang. Ce trio symbolisait à la perfection les chemins que pouvait emprunter un Afro-Américain. Le sens du casting de John Singleton allait faire la différence, avec la présence de Laurence Fishburne, Angela Bassett et surtout Ice Cube. Ce dernier venait de quitter le groupe phare du rap américain NWA (Niggaz Wit Attitudes), puis avait signé l’un des albums emblématiques de cette musique, AmeriKKKa’s Most Wanted.

Ce n’est pas le moindre des mérites de Singleton d’avoir su saisir avec autant de vérité la personnalité complexe du musicien pour la confronter à l’univers dont il était issu. Boyz n the Hood tendait un miroir dans lequel la communauté noire se regardait avec bonheur, tant le film abordait avec talent les différentes tendances de cette minorité: la tentation de se retrancher du reste de la société, la culture du ghetto, la présence de la religion aussi.

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Singleton avait tenté de suivre ce sillon dans les années ultérieures – dans Poetic Justice (1993), avec la chanteuse Janet Jackson et le rappeur Tupac Shakur, dans Fièvre à Columbus University (1995), Rosewood (1997), Shaft (2000), un remake du classique éponyme de la «blaxploitation» Baby Boy (2001), avec le rappeur Snoop Dogg –, sans jamais retrouver la force de son étincelant début.

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