Théâtre

John Voisard, héraut du théâtre

L'actuel patron du Théâtre populaire romand de La Chaux-de-Fonds fête ces jours vingt-cinq ans de levers de rideau. Il a tout vécu au sein de la grande maison, psychodrames, deuils et renouveau. Profession de foi d'un héritier

«Vous prendrez bien une coupe de champagne, non?» Ces jours, John Voisard, 48 ans, fête ses vingt-cinq ans de levers de rideau, en coulisses naguère, sous les lustres aujourd’hui. Avec son physique de stewart prévenant quelles que soient les turbulences, son sourire de fiancé inoxydable, il a épousé le Théâtre populaire romand de La Chaux-de-Fonds. Longtemps, il en a tenu les comptes, il en tient les rênes à présent. Son titre est ronflant: directeur général. Son fief, imposant, comprend trois salles: Beau-Site sur les hauteurs, L’Heure Bleue comme on a baptisé ce superbe théâtre à l’italienne et l’extraordinaire Salle de Musique, avenue Léopold-Robert.

Il n'est pas seul dans la cabine

Il n’est pas seul certes dans la cabine: sous son autorité, dix-huit personnes, dont la Genevoise Anne Bisang, directrice artistique du TPR – Centre neuchâtelois des arts vivants. Mais il incarne la continuité d’une histoire qui remonte à 1961, quand l’acteur Charles Joris, boucles et moustache de guérillero, refonde le TPR. La troupe est alors un idéal, un art de vivre aussi: les acteurs se frictionnent soir après soir; le feu prend.

Monter sur la scène et contempler

De ces équipées, il reste un esprit, c’est-à-dire une légende. John Voisard en est le héraut enchanté. Voyez-le, l’autre matin, veston d’opéra sur chemise blanche. Il vous ouvre la porte de l’Heure Bleue. «Montez sur la scène et contemplez», insiste-t-il avec la fierté d’un propriétaire novice. Dans le silence, les balcons se souviennent de soirées épiques; des masques aux lèvres abricotées ruminent leurs lazzis. Un instant, notre hôte se revoit ici même. Il a 12 ans et il joue un gros planteur de coton dans une adaptation pour ados d’Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell. S’imagine-t-il alors devenir comédien en ce début des années 1980? Certes pas. Se projette-t-il directeur de théâtre? Encore moins.

Le monde des arts lui était étranger

Si une diseuse de bonne aventure lui avait soufflé alors qu’un jour il serait le patron de ces murs-là, il aurait sans doute ri aux larmes. Le petit John avait de l’ambition, mais le monde des arts lui était étranger. A la maison, on trime, c’est tout. On y parle parfois pots d’échappement: Roger, son père, est employé au service cantonal de l’automobile. On s’intéresse aux mécanismes horlogers: Vincenzina, sa mère, a abandonné son Avellino natal pour rejoindre La Chaux-de-Fonds en 1963 et y travailler en usine. «Mon enfance a été heureuse, même si mes parents tiraient le diable par la queue», se souvient John Voisard.

A 17 ans, il était sérieux

A 17 ans, chez les Voisard, on n’est pas rimbaldien, on est donc sérieux. John trouve un apprentissage d’employé de commerce chez «Monsieur Cattin», chef d’entreprise à poigne qui n’oublie pas qu’il est officier dans l’armée. «Il a été un modèle, je l’observais, je le respectais et je me disais que je serais patron un jour aussi.» Arlequin, Antigone, Falstaff sont alors des figures lointaines. Jusqu’à ce jour de 1991 où il apprend que le TPR cherche un comptable. «Il s’est passé quelque chose d’extraordinaire, nous n’étions plus que cinq en lice et nous attendions d’être convoqués par Charles Joris. Il n’avait pas envie d’aligner les entretiens. Alors il a dit à Eric Lavanchy, l’administrateur: «On prend le plus jeune.» C’était moi.»

L'exemple de Charles Joris

Charles Joris a la cinquantaine à cette époque et toujours un air de conquistador sur la montagne. Sa moustache est matoise, son charme impétueux, son autorité est celle du cerf. Il reçoit le béotien et lui administre une leçon d’histoire qu’il n’oubliera jamais. Tout y passe: l’idéal d’un théâtre qui se décentralise pour aller à la rencontre du peuple des villages, l’importance de la transmission. John métabolise. C’est ainsi que les héritiers se forment.

La belle complicité avec Anne Bisang

Mais pourquoi le choisir, lui, en 2013, pour diriger le TPR élargi à la Salle de Musique et à l’Heure Bleue? Le début des années 2010 a été tourmenté du côté de Beau-Site, marqué par des psychodrames, des départs brutaux, rappelle Cyril Tissot, délégué aux Affaires culturelles de La Chaux-de-Fonds. «Nous avons fait le constat qu’une seule personne ne pouvait pas à la fois administrer trois entités à vocations différentes et développer ses propres projets artistiques. C’était trop lourd. Il a donc été décidé de nommer un surintendant qui gère l’ensemble et dont dépend une direction artistique. John Voisard était l’homme de la situation: le personnel lui fait confiance, il connaît par cœur la maison, il est conciliant. Il forme avec Anne Bisang un excellent tandem. Le miracle, c’est qu’ils s’entendent si bien.»

«Ô capitaine, mon capitaine…» Au début 2015, Charles Joris, qui a quitté la maison en 2001, rend les armes, à 79 ans. Le soir de l’hommage, John Voisard a choisi le poème de Walt Whitman pour saluer le patron. Le TPR, lui, paraît porté par une nouvelle jeunesse. «Anne Bisang a réintroduit la saison passée un esprit de troupe dans la maison, se félicite John Voisard. Elle a invité des artistes à répéter leurs spectacles dans nos murs avec le même groupe d’acteurs. Nous avons l’ambition de reconduire cette formule en 2017, parce qu’elle fait de notre théâtre une vraie manufacture.»

Chaque soir, il accueille le public

«Où vous voyez-vous dans dix ans, John?» «Au TPR, évidemment, ma vie y est mêlée.» «Chaque soir de spectacle, il est à l’entrée pour accueillir le public, c’est un formidable ambassadeur du TPR», observe l’acteur Robert Bouvier, patron du Théâtre du Passage à Neuchâtel. Dans La Cerisaie d’Anton Tchekhov, les propriétaires, qui ont le cœur gros comme un samovar mais les poches percées, sont obligés de vendre leur domaine à un promoteur. Ils quittent les lieux, mais oublient Firs, le merveilleux domestique, fidèle de la première et de la dernière heure, qui est aussi l’âme de la maison. John Voisard et son halage hollywoodien sont de cette trempe, on le jurerait: c’est un serviteur absolu. A l’Heure Bleue ou à Beau Site, il entretient la légende.


Profil

1968: John Voisard naît à La Chaux-de-Fonds

1986: Sa mère Vincenzina décède

1991: Il est engagé au TPR comme comptable

2013: Il est nommé directeur général du TPR


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