Un générique bricolé à partir de façades de cinémas et de panneaux d'affichage «détournés» sur fond de pot-pourri musical qui déraille: bienvenue à «Watersland», royaume de la subversion rigolarde et de l'approximatif revendiqué! John Waters, le prince du mauvais goût, a de nouveau frappé. De Hairspray en Cry-Baby et Serial Mom, on a pu croire le provocateur des années septante rattrapé par la respectabilité, sa rage émoussée. Erreur. Comme pour répliquer aux réactions perplexes provoquées par le quasi-autobiographique Pecker, Waters a décidé de hisser ses vraies couleurs: celles du pirate. Cecil B. DeMented se présente ainsi comme une véritable prise d'assaut de la forteresse hollywoodienne. Suicidaire, radicale et… ô combien savoureuse.

Un acte terroriste

Vous en avez assez des comédies romantiques et familiales interchangeables, des remakes américanisés de films européens? Sinclair Stevens, alias Cecil B. DeMented aussi. Cinéaste «underground» de Baltimore (ville natale et base de toujours de Waters), génie visionnaire autoproclamé, il a trouvé la parade à l'abrutissement institutionnalisé: prendre en otage une star certifiée et la forcer à tourner dans un film – «happening», véritable acte terroriste dirigé contre le cinéma dominant. Honey Whitlock, actrice dans la quarantaine venue à Baltimore pour présenter à une avant-première de charité son dernier film Some Kind of Happiness, fera l'affaire.

A la tête de son équipe de marginaux en tous genres (homos, noirs, actrice porno, sataniste, etc.) tenus par un «vœu de chasteté», Sinclair/Cecil lance son opération commando en plein gala et la prolonge aussitôt par le tournage de Raving Beauty. Scénario de ce film expérimental ultime: une propriétaire d'un cinéma d'Art et essai, qui projette une rétrospective Pasolini devant des salles vides, contre-attaque en semant la pagaille dans le multiplexe local, puis à la conférence de presse de la Commission pour le cinéma du Maryland et au studio où se tourne Gump Again, la suite de Forrest Gump. Contre toute attente, Honey Whitlock va prendre parti pour son tyrannique metteur en scène…

La satire est féroce, mais l'on sait bien que le trait n'est qu'à peine forcé. Pour mener son projet à bien, Waters avait besoin d'une vraie star. C'est une Melanie Griffith décidément pas farouche (cf. Celebrity de Woody Allen et Another Day in Paradise de Larry Clark) qui s'est prêtée au jeu. Rien que la voir jouer la star capricieuse et médisante, révélée à la vacuité de son monde par l'hypocrisie servile de son entourage, vaut déjà le détour. Acteur moins connu, Steven Dorff (belle gueule croisée dans des films excentriques comme I Shot Andy Warhol ou Blood and Wine) n'est pas moins mémorable en Cecil B. DeMented – surnom qui fait référence à Cecil B. DeMille et qu'on pourrait traduire par «Cecil sois dément!»

Waters n'ayant jamais ambitionné de passer pour un grand professionnel, les scènes d'action peuvent paraître risibles, les dialogues lancés comme autant de slogans d'agit-prop, sans qu'on s'en offusque. Peu importe. Ce qui compte, c'est que le film tient la longueur sans faiblir jusqu'à son finale dans un «drive-in» et que ses cibles (ciné-popcorn, Oscars, commissions d'Etat et syndicats vendus) comme ses modèles (de Rainer Werner Fassbinder à William Castle) soient les bons. Certes, notre auteur se berce d'illusions en imaginant que les fans de films d'action soient les alliés objectifs de sa démarche. Certes, il se rend coupable de simplisme en réduisant David Lean ou Robert Zemeckis à leur conservatisme. Mais justement, il a l'immense mérite d'avoir osé un vrai film politique.

Il suffit de comparer Cecil B. DeMented avec le récent Bowfinger de Steve Martin et Frank Oz: à cette molle satire des marges vues depuis le centre, Waters réplique par une satire tous azimuts sans perdre de vue que rien ne vaut un propos porté par des convictions. Bien sûr, la mise en scène plutôt sage laisse deviner que derrière tout cela ne se trouve qu'un gentil garçon un peu bizarre, mais cette fois, sa contrariété paraît bien réelle: écoutez donc les trois chansons «rap» (Bankable Bitch, No Budget, Demented Forever) qu'il a lui-même composées. Si Waters ne possède pas la sophistication d'un Joe Dante ou la perversité d'un Paul Verhoeven, sa dénonciation du système n'en est pas moins salutaire.

Cecil B. DeMented, de John Waters (USA 2000), avec Melanie Griffith, Steven Dorff, Alicia Witt, Patricia Hearst, Mink Stole.