C'est une porte close. Avec une croix de David épinglée. Un immeuble carré, miné, semblable aux mille autres qui le précèdent, Village de Manhattan. John Zorn vit là. Dans ce réduit sans cuisine - «il me fallait de l'espace pour mes disques et mes bouquins», sans aucun meuble mais tapissé de partitions en cours. Au milieu du plancher encombré, un fax s'anime. Sur son répondeur, Zorn accueille: «File-moi du fric». Il a 55 ans. Porte les mêmes pantalons militaires qu'il y a quinze ans; il ne veut parler ni aux journalistes, ni à ceux qui vont retarder son travail. Quelques mètres carrés de cagibi retranché lui ont suffi, au fond, pour usiner l'une des œuvres les plus amples de son époque.

Zorn à Willisau, il y vient depuis vingt ans au moins. Un festival qui documente soigneusement les déflagrations de la scène downtown de New York. Une scène, dont Zorn est le punk déconstructeur, l'âme blafarde, l'icône obsessionnelle. Comment le décrire? Cet homme né à New York, le 2 septembre 1953, qui a sorti plus de 160 albums, créé un label faramineux (Tzadik), des clubs, un mouvement culturel et artistique (la Radical Jewish Culture). Un long bonhomme sarcastique dont la réputation d'arrogance lui sert de carnet de vaccination et de garde-barrière. On ne voit pas très bien d'antécédent à Zorn, sur cette île. Des génies qui ont réussi à coaguler les énergies de la cité - Duke Ellington, Miles Davis, John Cage -, on ne les compte pas. Mais un anarchiste taiseux dont le saxophone alto réussit à résumer l'avant-garde de son temps, non, on ne voit pas.

Zorn n'est pas jazz. C'est un fait. Même s'il raffole d'Ornette Coleman. Sa tradition naît de l'écriture contemporaine. Il cite Ligeti, Xenakis, Partch, Boulez. Il vient à la musique vers le milieu des années 70, période des lofts. «On jouait chez les gens, avec une brosse à dent sous le nez», raconte son compère de palier, le pianiste Anthony Coleman. Ils travaillent ensemble chez un disquaire, la Soho Music Gallery, où Peter Gabriel et David Byrne viennent se fournir en chants pygmées. Zorn crée des ensembles de durée variable, Naked City, Cobra, auxquels il refile ses microcompositions de cartoon hurlant. Trente secondes de débauche. De violons laminés. De guitares-pagaille. Il sélectionne une sorte de troupe théâtrale, une série de musiciens qui l'accompagnent en tout terrain, dont aujourd'hui la pianiste suisse Sylvie Courvoisier.

On est au carrefour des mondes. S'agit-il d'improvisation, de musique écrite? Pas le temps de s'arrêter pour penser. Zorn est au Japon. Il y loue un appartement. Apprend le japonais - il parle aussi français, hébreu et allemand, ne supporte pas de lire ses auteurs préférés (Genet, Mishima) en traduction. Il suffit de se rendre à Tokyo, dans une chambre infime et blanche qui sert de salle de concert, le Offsite, pour saisir l'influence de Zorn sur toute une génération de musiciens nippons. Otomo Yoshihide, Merzbow, Ruins. Ils ne jurent que par ce météore ricain qui ne demeure jamais longtemps. Au début des années 90, Zorn se rend à Munich pour commémorer la Nuit de Cristal. Le clarinettiste David Krakauer l'accompagne: «Quelque chose a changé en lui à ce moment-là. Il a décidé que nous devions être fiers d'être Juifs.»

Un forage long, consciencieux, polémique, le long de ses racines sémitiques. «C'était une sorte de révélation bizarre», dit Zorn. Il baptise un quartette Masada, du nom de cette forteresse israélienne dont les habitants ont préféré se suicider plutôt que de se plier à l'occupant romain. Une vingtaine de disques, plus de 200 compositions, toutes dédiées à Theodor Herzl, fondateur du mouvement sioniste. Une entreprise jubilatoire, que des dizaines de suiveurs adoptent. Renaissance juive à Manhattan, dans une diaspora qui a largement contribué à la musique américaine. Si Zorn poursuit son œuvre, à ce rythme battant, il faudra encore plusieurs décennies pour en saisir la portée. Hors ses murs.

Jazzfest Willisau. Du 27 au 31 août. John Zorn, 31 août à 14h30, avec Bar Kokhba et Koch-Schütz-Studer-Amstad. http://www.jazzwillisau.ch