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Quand Johnny avait chanté à la prison vaudoise de Bochuz

Le 28 juin 1974, l’idole des jeunes avait donné un concert aux Etablissements pénitentiaires de la plaine de l’Orbe, avec la complicité de Raymond Devos et de l’animateur de la TSR Christian Defaye

Il n’avait pu obtenir l’autorisation de l’administration pénitentiaire en France, alors il l’avait fait en Suisse. Chanter dans une prison, comme Johnny Cash. Johnny Hallyday voulait offrir un concert à des prisonniers. Avec la complicité de l’animateur de l’émission Spécial cinéma sur la Télévision suisse romande (TSR) Christian Defaye et de l’humoriste Raymond Devos – aujourd’hui tous deux décédés – le chanteur avait réussi à monter son opération au pénitencier de Bochuz, dans le canton de Vaud, le 28 juin 1974, il y a donc plus de quarante ans. Ce, dans le cadre de l’émission Bon dimanche, Monsieur X.

Au lendemain de l’événement, via l’Agence télégraphique suisse, la Gazette de Lausanne raconte qu’une telle opération constitue «une première européenne». «Trois détenus, à visage découvert, se sont entretenus avec Johnny Hallyday (qui a fait autrefois de la «maison de correction») et avec Raymond Devos (qui fut prisonnier de guerre), avec comme seul public, dans la salle, quelque 180 autres détenus. La discussion a porté, très librement, sur la privation de la liberté, la préventive et les longueurs de l’instruction, la semi-liberté, l’évasion, la réinsertion dans la société.»

Mais ce n’est pas tout, car à part cet entretien télévisé réalisé aux Etablissements pénitentiaires de la plaine de l’Orbe (EPO), les détenus avaient eu «droit à un spectacle de variétés de qualité, avec des chansons de Johnny Hallyday, accompagné de son orchestre de douze musiciens, et des sketches de Raymond Devos». Au programme, des titres soigneusement choisis: «Les Portes du pénitencier», «Noël interdit», «La Prison des orphelins», «J’ai besoin d’un ami»… Et l’article de souligner que «Johnny Hallyday avait renoncé à un gala pour venir spécialement à Bochuz et que, comme Raymond Devos, il avait renoncé à tout cachet».

«Moins on en parlera, mieux cela vaudra»

Lorsqu’à l’automne suivant, en septembre 1974, la TSR diffuse le reportage tourné aux EPO, Colette Muret, toujours dans la Gazette de Lausanne, juge que l’émission «scandalisera beaucoup de gens: ceux-là même qui estiment, avec une rigoureuse simplicité, que les détenus, quels qu’ils soient, n’ont que ce qu’ils méritent et que moins on en parlera, mieux cela vaudra.» Mais d’autres téléspectateurs, «qui pensent un peu plus loin et qui savent que parfois un coup de pouce du destin suffit à transformer un honnête homme en un délinquant, s’intéresseront à une tentative menée avec tact et intelligence et qui nous paraît très valable».

Et comment était Johnny, alors? Il «se distancie nettement de l’image irritante dont le dote la publicité. A la faveur, peut-être, d’un trac qu’il ne cherche nullement à dissimuler, sa sensibilité apparaît dans des remarques sobres, dans une complicité chaleureuse avec ces hommes.» La journaliste le reconnaît volontiers, d’autant que l’événement avait été précédé d’une lourde polémique lancée par la presse, parce que les journalistes locaux n’avaient pas été conviés à y assister en direct.

«Une école d’espérance»

Le Journal de Genève en parle également dans son édition du 25 septembre. Pour le rédacteur Jean-Claude Studer, c’est aussi «un excellent exemple du dialogue qui peut s’instaurer entre le monde carcéral et le monde dit libre». «L’évasion, «la belle», dira un détenu, c’est une soupape de sécurité qui permet au prisonnier de rêver, de laisser aller son imagination. Hallyday, de son côté, fera remarquer que la fuite devant le policier, c’est aussi une sorte de fuite devant les réalités, chose à laquelle tout le monde, notamment des caractères impulsifs, ne pense pas. Devos, d’un ton docte: «Cela dépend des natures: il y a des gens qui ne sont pas faits pour s’évader (rires) et il y en a d’autres…» (rires). Puis, se reprenant: «Il faut faire attention à ce qu’on dit ici.»

Mais de l’événement, une phrase en particulier est restée à l’esprit de Colette Muret, sortie de la bouche d’un pensionnaire de Bochuz: «Il faudra faire du pénitencier une école d’espérance.» Pour la journaliste, «la voilà, la seule justification de la prison…»

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