Jeanine Guinnard

«Johnny, c’est un Dieu vivant. Pour moi, il était immortel»

Fan fribourgeoise de la première heure, Jeanine raconte son chagrin à l’annonce du décès de la star, mais aussi sa passion enflammée qui ne prévoit pas de s’éteindre

Sur le mur de la cuisine, Johnny indique 15h40. Imprimé à même l’horloge, veste brodée et cheveux peroxydés, il semble fixer sa guitare et les aiguilles qui passent devant. La nouvelle de sa mort est tombée il y a une dizaine d’heures seulement et dans le salon, la télévision branchée sur TF1 annonce déjà une soirée hommage. Assise contre un coussin à l’effigie du chanteur, Jeanine, elle, a du mal à parler à l’imparfait. «Pour moi, Johnny, c’est un dieu vivant. Il est immortel, en quelque sorte. Le savoir parti, c’est dur, impossible, même si on le savait malade.»

Dans son appartement de Villarepos, petit coin de campagne fribourgeoise à quelques kilomètres d’Avenches, Jeanine a les yeux aussi embués que ses fenêtres. Les ondes du choc de ce matin sont encore palpables. «J’ai reçu beaucoup de messages de sympathie et même des coups de fil», confie-t-elle. Fébrile comme si elle pleurait le décès d’un proche.

Avec les emballages

Jeanine est ce qu’on pourrait appeler, et sans exagérer, une inconditionnelle: à 57 ans, elle arbore des T-shirts Johnny, boit dans des tasses (à thé, à café) Johnny, recouvre son canapé de draps Johnny et accumule des bibelots estampillés J.H. dans toutes les chambres, sauf celle de son fils. La Fribourgeoise allume fièrement sa collection de lampes rotatives à 360° sur lesquelles le rockeur prend la pose. «Je possède une centaine d’objets. Dont je garde même les emballages», précise-t-elle. Bref, la Romande a la star dans la peau. Et pas qu’au figuré: il y a sept ans, Jeanine s’est fait tatouer son visage sur le bras gauche.

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Alors savoir cette voix définitivement éteinte, ça lui étrangle la sienne. Employée dans le secteur de l’intendance dans un foyer pour adolescents à Courtepin, Jeanine est quand même allée travailler à l’aube, mais le cœur n’y était pas. Elle aurait préféré sauter dans un train direction Paris pour déposer une rose au pied de la tour Eiffel, où son idole a donné plusieurs concerts. Histoire de remercier celui qui l’aura accompagnée de ses puissants refrains durant toutes ces années.

En noir et blanc

Jeanine découvre Johnny en 1968, grâce à ses oncles. Elle a 8 ans et tombe sous le charme de ce Français au look fringuant et au déhanché à la Presley. «Sa voix, son charisme, ses cheveux longs… il était très beau garçon!» Dans la Broye des années 70, pas évident cependant de suivre les actualités Hallyday.

Alors Jeanine les rattrape avidement au téléjournal en noir et blanc et dans les pages du magazine Salut les copains. Jusqu’à son premier concert à Neuchâtel en 1978. Elle décrit le moment comme «la réalisation d’un rêve de petite fille». Johnny, présence solaire et spectacle rodé, ne déçoit pas, loin de là. Ce sera le premier d’une longue série de concerts, presque deux par année depuis. Des départs parfois organisés en groupe, avec des cars de fans exaltés faisant la navette entre Avenches et Paris. Ou sur la plaine de l’Asse en 2015, où Le Temps l’avait déjà rencontrée, smartphone au poing.

Cartes de vœux

Jeanine, c’est simple, il faut la prendre avec Johnny ou pas du tout. Le rockeur à la voix d’or rythme ses journées et ses états d’âme. Lorsqu’elle n’a pas le moral, c’est «L’Envie» ou «Toute la musique que j’aime». Sinon, «Diego», ou «J’ai un problème».

La star, ses mariages successifs et ses déplacements la captivent, jusqu’à inspirer ses propres destinations de vacances: plusieurs hivers de suite, Jeanine se rend à Gstaad. Pour la vue mais surtout pour «Jade», du nom du chalet des Hallyday où elle espère apercevoir une mèche décolorée ou un éclat de verres fumés. A chacune de ses venues, Jeanine dépose une carte de vœux dans la boîte aux lettres de son idole et, en 2014, elle y croise même Laeticia accompagnée de ses filles à qui elle transmet son enveloppe. «Elle m’a expliqué que Johnny se reposait. Je l’ai loupé de peu!»

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Intouchable

Musicalement, elle trouve que le rockeur est toujours resté à la hauteur. Dans sa tour de CD, un pauvre Yannick Noah se noie dans une masse d’albums de Johnny, alors que les vinyles aux pochettes cornées sont empilés un peu plus loin. La quinquagénaire aime particulièrement ses morceaux de blues, et les paroles aussi, même s’il ne les a pas écrites lui-même. «Elles parlent de son vécu puisqu’elles ont été composées pour lui. Et elles dévoilent, sous ses apparences de dur à cuire, un cœur sensible, presque timide.» Un sans-faute donc, même lorsqu’il donne un concert à Genève avec quelques verres dans le nez. «Il a quand même assuré le show.» Alors, intouchable, l’idole des jeunes? «Pour moi, oui. Sauf lorsqu’il s’est mis à chanter en anglais. Là, j’ai moins aimé.»

Cette relation fusionnelle, comme elle aime à la décrire, ses proches, ses enfants comme son mari de l’époque l’acceptent sans broncher. «En tout cas, ce n’est pas ça qui nous aura fait divorcer», glisse-t-elle dans un sourire.

Et tant mieux pour eux, car la quinquagénaire n’est pas près d’oublier sa vieille canaille, dont elle porte la croix autour du cou, une silhouette christique flanquée d’une guitare. «Savoir que je ne le verrai plus jamais vivant, ça me fait mal au cœur. Mais ça ne veut pas dire qu’il ne sera plus avec moi. Au contraire, ma passion sera plus forte encore.» D’ailleurs, Jeanine attend avec impatience son cadeau de Noël: le dernier album du chanteur, dont les plus grands tubes ont été repris par une armada d’artistes français. Pour aller avec son nouveau blouson en cuir clouté «Johnny Hallyday», qui fait déjà un tabac à la boulangerie du quartier.


Profil

1968 Jeanine découvre Johnny Hallyday à l’âge de 8 ans.

1978 Premier concert au stade de la Maladière.

1998 Johnny inaugure le Stade de France à Paris, Jeanine est aux premières loges.

2010 Jeanine se fait tatouer le visage de Johnny sur le bras.

2015 Dernier concert pour Jeanine, sur la grande scène du Paléo Festival.

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