C’est un homme de 60 ans en pleine forme que l’on rencontre dans le quartier cossu de Johannesburg où il habite: Johnny Clegg a mille projets sur le feu, dont une nouvelle tournée qui le conduit ces jours en Suisse, à Zurich, Bâle et Lugano, et à Genève mardi prochain. Il agite ses mains, ses jambes, mais prend le temps de ré­pondre longuement à chaque question. «Faut que je parte, sinon je vais avoir des ennuis!» dit-il après plus d’une heure d’interview, tout en acceptant une ultime question. Vêtu d’un t-shirt noir et d’un pantalon beige, le «Zoulou blanc», comme la presse française l’a baptisé, parle comme il s’habille, sans ostentation. Musicien et intellectuel, il oscille entre le rire, quand il se rappelle un souvenir, et le sérieux, quand il se lance dans une longue analyse. Diplômé en sciences politiques et en anthropologie (qu’il a brièvement enseignée à l’Université de Johannesburg), il combine aujourd’hui ses deux passions: devant un public anglophone, il aime introduire ses chansons par de longues explications, vidéos à l’appui, sur la culture zouloue, qu’il a adoptée en 1967, à l’âge de 14 ans.

«Je suis né en Angleterre, je n’ai pas connu mon père et j’ai grandi dans trois pays africains, dont la Zambie où l’école était multiraciale, raconte-t-il. J’étais à la recherche de mon identité et j’ai été fasciné par l’histoire et la culture guerrière des Zoulous, par leur musique et leurs danses. Je voulais être un Zoulou!» L’adolescent se rend dans les dortoirs de travailleurs migrants zoulous. Il est régulièrement arrêté par la police: «Ma mère venait me chercher au commissariat. J’essayais de contourner le système d’apartheid, mais pas de le combattre. C’est plus tard, à l’université, que j’ai découvert la politique et que je me suis engagé dans le mouvement syndical.»

Par la suite, Johnny Clegg est devenu l’un des porte-voix les plus célèbres de la lutte anti-apartheid, en particulier en France, en Suisse romande et en Belgique, où son album Third World Child a battu le record des ventes internationales en 1988. «Jean-Marie Le Pen avait obtenu 15% des voix et les Français étaient sous le choc, explique-t-il. Et voilà qu’un Blanc, originaire d’un pays raciste, venait leur présenter un concert multiculturel. La France a façonné ma carrière. Elle a assuré mon succès international et a été la première à reconnaître ma contribution à la lutte contre l’apartheid [Clegg a été ordonné chevalier des Arts et des lettres en 1991]. L’an dernier, le gouvernement sud-africain m’a conféré la plus haute décoration. Mais c’est vingt ans après la France.» Un homme n’a pas attendu aussi longtemps. En 1997, Nelson Mandela avait fait une apparition surprise sur scène alors que Clegg était en train de chanter «Asimbonanga». «Quand je l’ai vu, j’étais sous le choc. J’avais écrit «Asimbonanga» en 1986 pour dire que seul Mandela pouvait nous réunir. A l’époque, il y avait l’état d’urgence. Les gens s’entre-tuaient et j’étais très déprimé.» En Afrique du Sud, c’était la première chanson, aussitôt censurée, à demander ouvertement la libération du plus célèbre prisonnier du monde. «Onze ans plus tard, le voir sur scène était la plus forte consécration dont je puisse rêver», confie Johnny Clegg, qui en parle encore avec émotion. «A la fin, il a dit «je ne vois personne bouger, Johnny, recommence», et on l’a rechantée», s’esclaffe-t-il. Clegg a rencontré plusieurs fois le grand homme dans des réceptions: «Quand vous lui parlez, il écoute et c’est très important, dit-il, le regard intense. Il a aussi un grand sens de l’humour. C’est formidable de voir qu’il est en train de survivre à son infection pulmonaire. Quoi qu’il se passe, sa place dans l’Histoire est assurée.»

Tout comme celle de Johnny Clegg dans l’histoire de la musique sud-africaine, comme en témoigne la longévité de sa carrière. Après trente-cinq ans, il peut encore drainer du monde dans les festivals: 36 000 fans sont venus l’écouter à Nyon en 2010. «J’apporte aux Suisses, qui sont très structurés et centrés sur leur propre monde, des couleurs exotiques et des valeurs différentes.» En France, l’an dernier, le troubadour sud-africain a joué devant 18 000 personnes dans la région de Poitiers: «J’ai été étonné par le nombre de jeunes.» Peut-être parce que le racisme refait surface en Europe. «C’est une réaction à la nouvelle culture globalisée universelle, comme l’est la montée des fondamentalismes religieux. L’Afrique du Sud s’en sort mieux que d’autres pays. C’est impressionnant de voir à quel point les différences raciales se sont estompées dans l’école de mes fils.»

Pour Clegg, le salut viendra aussi d’Internet: «Les jeunes ont désormais deux identités, l’une réelle, l’autre digitale, ce qui leur permet de se projeter dans un autre monde. Deux jeunes de cultures différentes peuvent ainsi com­muniquer entre eux et se rendre compte qu’ils ne sont pas dissemblables. En Afrique du Sud, les jeunes Noirs des zones rurales parlent mal anglais. Mais ils ont Facebook sur leur téléphone portable et leur identité n’est plus seulement déterminée par leur groupe racial.»

Clegg a de nombreux projets en cours et plus d’une corde à sa guitare. Après sa tournée européenne (14 concerts en 16 jours), il donnera 42 concerts aux Etats-Unis, l’an prochain. Qu’est-ce qui le fait danser ainsi? «Comme ma musique ne passe pas à la radio, je dois faire des tournées. J’ai fait cela toute ma vie.» Sous l’apartheid, ses chansons étaient censurées. Après 1994, de nouveaux styles de musique, inspirés par le rap et le hip-hop, ont éclipsé sa musique. S’il garde des fans dans son pays, ils sont à son image: Blancs et âgés.

Clegg revisite aussi son passé: «J’ai déjà écrit 90 pages de mon autobiographie, qui s’arrêtera en 1985, quand j’ai dissous mon premier groupe, Juluka. Mais c’est difficile de se souvenir après tant d’années.» Il a aussi coécrit une comédie musicale sur sa vie: «Il y aura un Johnny, un Sipho, mon épouse, explique-t-il, en riant. C’est un projet très emballant. La première devrait avoir lieu en décembre 2014.» En attendant, son premier album acoustique sortira le mois prochain. «Il est temps aussi que j’écrive de nouvelles chansons, avec un style de musique différent», confie-t-il.

Enfin, il gère son entreprise de recyclage de déchets plastiques et électroniques, car «l’homme est en train de dévaster la planète». Clegg a fait six mois de recherches avant de créer New Earth Waste Solutions en 2008: «Nous offrons un logiciel unique de traçabilité, qui garantit que les déchets ne finiront pas à la décharge.» Les clients ne sont pas encore assez nombreux. Il aura le temps de s’en occuper… quand il sera «beaucoup plus vieux et ne pourra plus bondir aussi haut».

Johnny Clegg en concert: Bâle, le 7 novembre; Lugano, le 8 no­vem­bre; Genève, Théâtre du Léman, le 12 novembre; Zurich, le 13 novembre.

Nelson Mandela

fait une apparition surprise sur scène