A la baronne Pannonica, mécène du swing et confesseuse de jazzmen, il avait une nuit révélé son vœu le plus cher. «Voir le jour où le jazz sera reconnu.» Johnny Griffin est mort le 25 juillet, à 80 ans. Pas sûr que son souhait ait été exaucé. Pour le jazz, c'est incertain; il est devenu cette chose sanctuarisée qui ne relève pas du respect, mais de l'âge. Quant à Griffin lui-même, il faudrait s'y plonger encore pour saisir la magnitude de ce saxophone ténor dont on avait pris l'habitude de l'entendre déambuler.

Il devait jouer hier soir, à Saint-Georges-sur-Cher. Avec l'organiste américaine Rhoda Scott, qui fréquente aussi beaucoup l'Europe. Johnny Griffin y vivait depuis 1962. France, Pays-Bas, puis retour en France, dans un village de la Vienne qui ne voyait plus en lui l'Américain. Il était de Chicago, pourtant. Né le 24 avril 1928, à côté d'une école, la DuSable Highschool, qui a davantage fait pour la musique dans l'Illinois que soixante ans d'émigration sudiste. Johnny touche à la clarinette, au hautbois, puis à l'alto, jusqu'au jour où l'orchestre de Lionel Hampton lui offre un poste de ténor.

Réfugié esthétique

Il se sent si bien dans l'ère bop que les contrats se multiplient. Art Blakey, Thelonious Monk. Il entre en 1957, chez Blue Note, qui ne peut plus se passer de lui. Il y rend une Blowin'Session, de mémoire vive. Met le jeune Coltrane à bout de souffle. C'est l'époque des fusées. Des critiques se battent pour designer celui qui joue le plus vite. Johnny est sur les rangs. On doit l'entendre dans ses solos où les doigts semblent s'absenter, où la machinerie tourne seule. Griffin est un rapide. Mais pas seulement.

Il s'enfuit en Europe au moment où le jazz moderne tourne au free ou à l'électrique. Réfugié esthétique, sur un Vieux Continent qui continue d'apprécier les anciennes formules. Au Ronnie Scott's de Londres, il accompagne tous les Américains en goguette. Un demi-siècle durant, Johnny Griffin restera, ici, ce gardien du temps.