Album

Johnny Hallyday, De profundis

«Mon pays c’est l’amour», l’album posthume de l’idole, fait la part belle au rock’n’roll «à l’ancienne». Mise en place hors norme et marketing agressif: déjà un succès. Ecoute

D’abord, un secret soigneusement entretenu autour de son contenu. Ensuite, 800 000 exemplaires physiques mis en vente le 18 octobre à minuit pile. La publication de Mon pays c’est l’amour, cinquante-et-unième album studio de Johnny Hallyday, est orchestrée pour cartonner, fédérant autour des dernières chansons enregistrées par le rocker disparu le 5 décembre 2017 à 74 ans une internationale d’admirateurs toujours endeuillés. Que penser de ce disque d’ores et déjà consacré platine (100 000 exemplaires vendus)? Globalement du bien, vraiment…

Lire aussi: Sortie de son disque posthume: Johnny rallume le feu qui couvait

Du «pur» Johnny

«Le jour viendra de répondre de mes actes/Et je ne broncherai pas.» Aux premiers couplets de J’en parlerai au diable, titre au lyrisme écorché qui ouvre l’œuvre testamentaire du rocker français, les intentions sont clairement posées: ici, aucune innovation esthétique ou audace thématique ne sont à redouter. Laeticia Hallyday à sa direction artistique, Mon pays c’est l’amour donne à goûter du «pur» Johnny.

D’une fragilité ampoulée, mais savoureuse, à ses premières mesures, l’affaire bascule ensuite dans un rock fifties bondissant, mais pourtant convenu. L’ex- «idole des jeunes» s’y apprécie alors rugissant: «Je viens d’un pays où j’ai choisi de naître/Un bout de paradis que tu connais peut-être» sous un déluge de cuivres «à la Muscle Shoals», un solo de guitare minéral enroulant une affaire où l’amour, dit le chanteur, est un territoire plus vaste et puissant que toute nation.

Une gravité qui frappe

Cette tonalité rétro, l’album la poursuit ensuite illico dans une veine rockabilly enthousiaste quand Made in Rock’n’Roll invite à bord les fantômes de Carl Perkins et – à la rigueur – des Stray Cats. Fort bien. Sauf que parvenu là, si peu arrache l’auditeur au confort de titres qu’on pourrait bien croire avoir été pliés des décennies plus tôt, quand Hallyday renouait avec le blues-rock des origines (Le cœur d’un homme, 2007) ou bien enchaînait les perles mélodramatiques lucratives (Sang pour sang, 1999).

Mais vient Pardonne-moi et là, on se tait. Ecrit par Maxim Nucci (alias Yodelice, réalisateur de ce disque) et Yarol Poupaud, dernier directeur musical de Johnny, cette chanson qui ploie jusqu’à terre comme sous la menace et les regrets porte une gravité qui frappe, dérange et force net à l’humilité. «Si je tombe/Dis-moi qu’aurais-je pu faire de mieux», y demande un homme malade et qui se sait condamné.

Précipité des styles

Parvenu ici, alors oui, on oublie les épisodes navrants qui ont précédé la publication de cet enregistrement: l’action en justice intentée par les aînés de la star, Laura Smet et David Hallyday, réclamant un droit de regard sur sa publication, le dispositif exceptionnel mis en place par la major du rocker patrimonial afin de maximiser ses ventes, les séances d’écoute délirantes orchestrées dans des cinémas de l’Hexagone ou sur le parvis de la gare Saint-Lazare de Paris par certains médias. Mon pays c’est l’amour peut bien être cet événement commercial majeur en Francophonie, il s’envisage d’abord comme un précipité des styles dans lesquels a excellé durant cinquante-huit ans de carrière Johnny Hallyday.

Lire aussi: Les héritiers spoliés de Johnny Hallyday allument le feu

Passé un Interlude empesé très dispensable, on s’arrête sur 4m2 écrit par Pierre-Yves Lebert, un blues «social» (il y est question d’univers carcéral) poisseux, un peu bourrin dans son obstination à refuser l’épure pour lui préférer le muscle, mais où l’idole rage, peste, hésite et triomphe finalement comme autrefois dans, disons, Diego libre dans sa tête (1981).

Quand, en revanche, Back in L.A., écrit par Miossec, ennuie dans son obstination à courir après un élan stonien qui toujours lui échappe, L’Amérique de William désole cette fois carrément, son bluegrass francilien enfilant des clichés où il est question d’un Far West de carte postale auquel croyait ferme et jusqu’au bout Jean-Philippe Léo Smet: les motels «solitaires», les villes fantômes «sous la lune», les grands espaces «intimes», tout ça…

«Que restera-t-il de nous?»

La suite? Ce que les premières minutes de ce disque promettaient avant de sembler y renoncer: le rock lourd, venimeux, taillé pour la conquête des stadiums d’Un enfant du siècle, pièce épique, férocement séduisante où Johnny adjure: «Que le temps nous tue/Que restera-t-il de nous?/ Puisqu’on fait semblant/Et qu’on s’habitue à ne rien se dire du tout.»

Oubliez Tomber encore, où une femme qui, de toute évidence, doit être Laeticia, est célébrée dans l’emphase, pour préférer méditer sur la plage qui clôt cette œuvre terminale: Je ne suis qu’un homme, ballade meurtrie, poignante et pompière à la fois, que l’on écoute muet en visant la pochette en noir et blanc réalisée par le photographe Dimitri Coste. Hallyday y pose en t-shirt blanc dans une rue ordinaire. La gueule est burinée, les traits ridés, le torse puissant, l’attitude sauvage. Est-ce là «un phénix?, demande le journaliste Philippe Labro, auteur d’un pudique texte de pochette. Non, un aigle et une colombe.»


Johnny Hallyday, Mon pays c’est l’amour (Warner Music, 2018)

Publicité