Il vous pointe du doigt. Oui, vous. Johnny, qui ne regarde personne derrière ses verres fumés, paraphe depuis quarante ans des albums entièrement conçus pour corroborer l'idée qu'on se fait de lui. Chez tout autre que ce rockeur usé aux traits trop tirés, il y aurait un dérapage vers la mise en scène, la parodie de soi. Johnny esquive. Il s'adresse à son public hardcore qui s'est flétri avec lui, ces fans qui remplissent des pages entières sur le Net pour consigner leur rencontre avec l'idole, et il échappe au ridicule. Qui donc, au monde, pourrait entonner dans un nouvel «Ave Maria» à la voix sanglotée: «Allongé dans l'herbe je m'éveille/J'ai vu la mort dans son plus simple appareil/Elle m'a promis des vacances»? Et cela sans ciller. Ne pas ciller, ne jamais ciller. Voilà le secret.

Revenu de tout, impliqué dans rien, Johnny Hallyday le flegmatique rejoue sa lassitude, dans A la vie, A la mort. Plus qu'une posture, davantage qu'une attitude, fût-elle rock'n'roll. Les soirs d'après-concert, après que les milliers de spectateurs ont été rangés, le sexagénaire organise de petits récitals intimes où il chante Jerry Lee Lewis et Elvis Presley. Johnny sait les états où il met son monde. Parce que lui-même est essentiellement un fan. Connaisseur incomparable des sixties américaines, il possède une discothèque historique à faire pâlir les critiques rock les plus investis. Mais il ne s'est jamais vu en doublure de fin de bal. En sosie. En toute conscience, il a décidé qu'il renoncerait à toutes les musiques qu'il aime. Pour être icône, plutôt que réplique d'icône.

La lassitude vient peut-être de là; elle vient de ce blues d'être né dix ans trop tard, 5000 kilomètres trop à l'Est. En 1985, Johnny Hallyday fait appel à Michel Berger pour un album de pure pop, qui mime le rock plutôt que d'y adhérer (Rock-and-roll Attitude). Dans la continuité, Jean-Jacques Goldman, Pascal Obispo, David Hallyday et, aujourd'hui, Gérald De Palmas. Toujours la jeune vedette du moment dont il veut montrer qu'il peut bien se la payer. Toujours l'auteur de chansons le moins personnel de sa génération. Celui qui jouera son rôle sans une note de trop. Si Johnny a vite posé le constat qu'il ne serait pas un héros sans renoncer à ses affinités électives, alors il a voulu devenir le plus populaire de tous. Par vengeance. Dans A la vie, A la mort, la musique – revue exhaustive de clichés FM – a été élaborée pour ne pas perturber celui-là même qui l'entendrait par mégarde.

L'attitude et pas l'être. Johnny Hallyday ne rédige pas une ligne, il ne compose pas un seul accord. Peut-être ne voudrait-il pas se corrompre dans cette esthétique, dont il n'est pas dupe, de solitaire en cuir. Alors, chez les commanditaires de la chanson, la pige pour Johnny est devenue sport national en France. Après Labro, Ravalec, Françoise Sagan, il convoque le Goncourt Jean Rouaud. Fallait-il vraiment un Goncourt pour articuler: «Se relever enfin s'asseoir/Se retrouver/Chanter c'est une autre histoire» («Chanter n'est pas jouer»)? Peut-être pas, peu importe. L'essentiel est là. Dans A la vie, A la mort, plus de 30 mercenaires se succèdent, dont beaucoup sont fameux (Marc Lavoine, Axel Bauer, Patrick Bruel, Maxime Le Forestier, Catherine Lara, Hugues Aufray). Chacun se glisse dans cette peau de composition.

Et toujours les mêmes mots, les mêmes mythes. Johnny de France incarne le mâle français. Celui du baby-boom, qui croit que les révolutions sont derrière lui, qu'il a tout inventé et que le monde va mal, très très mal. Contrairement à l'idée reçue, le blond teint ne s'adresse pas à une classe, une sorte de prolétariat galvanisé par les vrais sentiments d'homme. Johnny s'adresse à une génération. Donc, cela ne choque pas s'il est récupéré par les intellectuels – les mêmes qui se précipitent dans les gradins des stades de football pour mêler leurs sueurs. Hallyday n'a pas besoin de caution littéraire, pas besoin des penseurs de la gauche caviardée. Mais lui les cautionne dans leurs instincts les moins avouables.

Il fait l'amour à des filles qui pourraient être les siennes, il boit trop et consomme des drogues. Il donne l'illusion qu'un mec de 60 ans peut être libre, sexuellement attractif et se moquer de ce que l'on pense de lui. «On m'a giflé on m'a cogné/On m'a laissé/Tomber dans les escaliers/Je me suis relevé» («Je n'ai jamais pleuré»). Dans cette geste du rescapé, du survivant, Johnny montre à ses admirateurs que les modèles éprouvés – celui du masculin qui plie mais ne rompt pas face au féminin qui se joue de lui – restent valides. Johnny résiste. Et Jean-Philippe Smet, lui, se fait tendre la peau.

Johnny Hallyday, «A la vie, A la mort» (Mercury/Universal)

Le chanteur sera ce soir à 20 h 50 sur TF1, dans «Star Academy».