Souvenirs, souvenirs. Montreux Jazz Festival, millésime 1988. ­Johnny Hallyday apparaît pour la première fois sur la scène de la Riviera et dégaine «Rock’n’roll Attitude». Titre phare de l’album éponyme paru le 26 mai 1985 comprenant aussi les inusables «Quelque chose de Tennessee» ou «Le chanteur abandonné» signés Michel Berger, et qui marque un tournant artistique dans le parcours de l’ex-idole des jeunes se livrant actuellement du haut de ses vénérables 66 printemps à sa tournée d’adieux – s’il s’en tient évidemment à ses promesses de raccrocher la scène. Prétexte à l’un de ses pires et plus poussifs albums d’ailleurs malgré son joli titre second degré, Ça ne finira jamais.

En escale à Genève ce samedi soir au stade de Genève, au seuil d’une retraite scénique largement méritée, ce Jean-Philippe Smet au civil qui a explosé artistiquement dans les années 60 yé-yé qui ont vu le rock et le twist américains se franciser pour le pire et parfois le meilleur, méritait bien un dernier coup d’œil dans un rétroviseur discographique des plus prolifiques. Un choix courant sur 48 ans de carrière s’avère pourtant délicat, tant certains albums ont compté et façonné les métamorphoses successives du rockeur belge né à Paris.

Rock’n’roll Attitude surtout et Gang en 1986, que réalisera Jean-Jacques Goldman et dont subsistent les tubes «L’envie», «Je t’attends», «Je te promets», «J’oublierai ton nom» ou «Laura» dédié à la fille qu’il a eue avec Nathalie Baye, représentent un point de bascule capital dans la destinée de celui que certains considèrent comme le fils spirituel francophone d’Elvis Presley.

D’abord parce que Rock’n’roll Attitude amorce ce que l’on pourrait nommer en exagérant le cycle «rock d’auteur» de Johnny. En collaborant avec Michel Berger, pygmalion de chanteuses comme Véronique Sanson, Françoise Hardy et de son épouse France Gall, Hallyday se montre soudain un interprète moins rock et plus profond que sur ses albums précédents qui dégainaient des rocks à folle allure. La chanson «Quelque chose de Tennessee», qu’écrit et compose Berger comme tous les autres titres du disque, est inspirée de l’écrivain américain Tennessee Williams. Dont les pièces ont été interprétées par Marlon Brando ou James Dean, deux modèles avoués de Johnny. Et non avec la ville de Memphis, Tennessee, qui était une des capitales du blues, du country et du rock où vécut Elvis.

Les dix chansons de Rock’n’roll Attitude forment ce qui est communément appelé un album concept, en l’occurrence autour de la solitude de l’être humain, tout environnement social confondu. Thématique qu’incarne à merveille la ballade «Le chanteur abandonné» qui ouvre l’album en mid tempo et que Johnny dit avoir enregistrée en pensant au défunt Claude François: «beaucoup plus seul que n’importe lequel d’entre nous» (cité dans Johnny, 60 ans par François Jouffa et Jacques Barsamian aux Editions L’Archipel).

Grâce au créateur de Starmania, Hallyday prend en tous les cas une nouvelle dimension aux yeux du public: celle d’un chanteur «plus mûr et équilibré». Le même qui après avoir été victime d’une syncope sur les planches quatre mois plus tôt (le 8 janvier 1985), après 63 concerts donnés en un peu plus de deux mois, a lâché: «A cause de vous, ou plutôt grâce à vous, j’ai oublié de vivre.» Désormais calmé, amoureux, fraîchement père de famille grâce à la comédienne Nathalie Baye et ­acteur chez Godard (Détective), ­Johnny parvient à élargir encore un peu plus son audience. En ralliant à sa cause quelques amateurs de chanson et les désespérés de son rock en toc, sonnant comme un ersatz francophone des ténors américains dont il se réclame.

Chaque semaine de l’été, Le Temps détaille l’œuvre phare, les influences et filiations, l’époque d’un artiste qui fait l’actualité.