paléo festival

Johnny dans les yeux de Jeanine

Johnny Hallyday était jeudi au Paléo Festival. Parmi ses fans, une femme dont l’épaule tatouée porte le visage de son héros (Par Arnaud Robert)

Il est 16 h. Les portes du Paléo bientôt vont s’ouvrir. C’est une vague de coureurs en gilet Harley Davidson, de chemises à carreaux, de t-shirts de loups, d’aigles et de portraits du chanteur. Jeanine n’a pas trop le temps de parler. Elle veut être au premier rang, tout contre la barrière. Il y a dans son sac à main un portefeuille Johnny, sur son maillot sans manches les yeux bleus de Johnny et à son épaule, tatoué, le visage de Johnny. «Venez chez moi, je vous montrerai toute ma collection. Mais là, il faut que j’y aille.»

Il est 16 h, Johnny n’entrera sur scène qu’autour de minuit. Huit heures à piétiner dans un cagnard de bagne, à se relayer avec d’autres fans pour ne pas perdre sa place. Huit heures à écouter d’une oreille distraite de vrais Américains sur la Grande Scène: Garry Clark Jr, sa guitare qui effraie les épouvantails, né à Austin en 1984, le fils rêvé de Buddy Guy. Il n’écarte pas les jambes lorsqu’il chante. Il n’a pas de pyrotechnie. Il ne dit pas au Paléo qu’il est chaud ce soir et qu’il ne se sentira plus jamais seul après cette nuit.

Après Garry Clark, c’est Ben Harper, de Claremont, Californie. On se souvient qu’il n’y a pas si longtemps, il astiquait une très ancienne guitare posée à même ses genoux et miaulait des blues qui portaient encore sur eux l’odeur âcre des bayous. On dirait que les organisateurs du Paléo, par malice autant que par ambition pédagogique, ont disposé de vrais Américains avant Johnny. Pour lui dire, à ce premier rang obstiné, que toute la musique qu’on aime, elle vient de là, oui, elle vient de l’Ouest. On se faufile un chemin vers Jeanine. Elle répond aux questions sans jamais perdre de vue son mètre carré de belvédère.

Elle s’agrippe à son iPhone numéro 6. Elle ne sait pas que, au même moment, les photographes professionnels montent une cabale à Paléo pour ne pas être exclus de la fête. Les agents de Johnny avaient refusé dans un premier temps que des zooms viennent lui scruter le fond du blues. Finalement, les photographes seront parqués à 100 mètres de là, dans un carré de safari à côté de la régie. Certains tiennent à bout de bras leur énorme outil; ce qui explique la médiocrité des images fournies après ce concert.

C’est sot. Ils auraient dû demander à Jeanine. Elle se trouvait au pied de Johnny. Avec son téléphone à 8 millions de pixels. Lorsque la scène s’obscurcit enfin, on ne voit plus que cela: l’armée des petits écrans brandis. Les #Johnny #Paléo fleurissent dans l’espace cybernétique quand Robocop surgit enfin d’un cumulus artificiel. Il n’est qu’une silhouette. Les jambes arquées par une trop longue cavalcade. Aucun doute possible. C’est lui.

Il porte un pantalon de croco. Un gilet de croco. Et une chemise froufroutante à pois qui ouvre sur des colliers sans doute volés au cadavre d’un Comanche. On le sait, Johnny a bâti son personnage sur des scènes de western, les hanches désaxées des Blancs du rock’n’roll, la fascination éperdue pour une Amérique déjà passée par le tamis d’Hollywood et de Las Vegas. Il chante «Fortunate Son» de Creedence Clearwater Revival, qu’il a changé en «Fils de personne». Il chante une très vieille complainte de la Louisiane, «The House of the Rising Sun», tournée en «Pénitencier» caniculaire.

«C’est la nuit qu’on peut tricher», d’une voix à faire frémir les scalps. En plus de cinquante ans de carrière, Johnny a eu le temps, l’audace même, d’attirer à lui des générations d’auteurs qui se sont, comme lui, rêvés Américains. Tennessee Williams sous la plume de Michel Berger: «On a tous quelque chose en nous de Tennessee/Cette volonté de prolonger la nuit/Ce désir fou de vivre une autre vie.» Tous ses paroliers se sont ligués pour inventer un personnage de fiction, cow-boy esseulé dont la virilité archaïque semble compenser toutes les théories du genre enseignées dans les facultés occidentales.

«Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais dans le wock’n’woll, il y a tout le temps des prénoms de filles.» Jolie Sarah, Gabrielle, la litanie du mâle alpha et des conquêtes qui lui ont laissé le cœur à vif. Tout autour de Johnny, l’énorme orchestre y croit. Des guitaristes héros comme s’il en pleuvait, l’incroyable faconde de l’harmoniciste polonais Greg Zlap, des cuivres R&B d’académie, le chœur, rien ne vaut davantage que ce tapis volant qui ramène directement Johnny Hallyday à l’endroit précis où il voudrait être: sous le porche d’une maison sudiste, la bière et la guitare acoustique à portée du wocking-chair.

Le plus fort, c’est qu’on y croit tous. Comme Albert Dieudonné, l’acteur du «Napoléon» d’Abel Gance en 1927, qui avait fini par se prendre pour l’empereur et se faire enterrer avec le bicorne, Johnny est devenu le personnage qu’il incarne depuis si longtemps: ce chanteur américain, rien qu’américain, capable de convaincre avec des banalités qui ne sonnent en général qu’en anglais. «Avec toi, Paléo, je pense que c’est impossible de se sentir seul. Vous êtes un public en or.» Il suffit qu’il entame «Que je t’aime», qu’il nous ramène à des oreillers comme des champs de blé, pour que même ceux qui ne voyaient en lui que le simulacre tombent en hypnose.

Johnny est grand. Il allume le feu d’un seul geste magicien. Il est, pour les francophones, une fenêtre ouverte sur un imaginaire qui n’est presque jamais corroboré par le réel. Ailleurs, l’Amérique est souvent décrite comme une nation déclinante, qui se bat contre son propre racisme et son obsession sécuritaire. Mais Johnny Hallyday, sa voix presque intacte, ses bottes d’un seul lieu, débarquent au Paléo. Et notre vie prend la couleur sépia d’un duel au bout d’un sentier vide.

Il est tard. Jeanine rentre chez elle. Elle n’a pu arracher un morceau des serviettes humides jetées par Johnny. Mais elle a attrapé au vol la baguette du batteur. Elle a ajouté surtout des images à sa grande conquête de l’Ouest intérieur.

Publicité