Scène

La joie d'un Shakespeare en bande

A Genève, Eric Devanthéry revisite la Nuit des Rois avec une nouvelle traduction et une distribution exclusivement masculine. Rire et esprit de corps à l'Alchimic

Un film de fonds marin diffusé de bout en bout avec raies et requins. Une nouvelle traduction où apparaissent les anachroniques Lady Gaga, Moby Dick et Plaimobyl. Des tubes actuels (Le vent l'emportera, La Vache enragée) chantés a capella. Une distribution exclusivement masculine, à la mode élisabéthaine, où un comédien incarne une femme qui se déguise en homme pour redevenir une femme à la fin. Et une mise en scène contemporaine dans laquelle les acteurs restent souvent assis à la table des festivités après avoir joué. Nouveau directeur du Théâtre Pitoëff, à Genève, Eric Devanthéry se souvient qu'il a été dramaturge à Berlin. A l'Alchimic jusqu'à la fin de la semaine, sa "Nuit des Rois", comme ses travaux précédents, cherche la ligne de faille théâtrale. Celle qui rappelle que derrière les textes classiques et canonisés, il y a d'abord un auteur très humain. Bien vu.

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Eric Devanthéry est éminemment sympathique. Formé à l'école allemande, ce metteur en scène questionne l'art dramatique avec une bonne humeur qui l'honore. Peu de querelles, beaucoup d'intelligence, un spectacle de six heures, "Les Brigands", qui a fait sensation l'an dernier, le jeune quadragénaire est très légitimement devenu le nouveau directeur du Théâtre Pitoëff, à Genève, cet été.

Sa "Nuit des Rois" lui ressemble. Joueuse, fraternelle et maligne, elle ouvre large les portes de l'imaginaire identitaire et parvient même à émouvoir grâce à la Greta Garbo des plateaux: Michel Lavoie, acteur plus grand que nature. Un comédien canadien qu'on a déjà applaudi dans "Les Brigands" et qui revient ici sous les traits d'Olivia, comtesse éplorée. Il faut le voir à l'Alchimic succomber aux charmes des très menus Florian Sapey (Viola déguisée en Cesario) et Xavier Loira (Sebastian). Des hommes-femmes aimés et portés haut, comme des bébés, par cette femme-homme qui en fait des tonnes et pourtant déchire l'âme. En face de ce phénomène de scène, on pense au spectacle "Gardenia", d'Alain Platel, défilé de travestis et transsexuels bouleversant d'humanité.

A l'opposé de cet émoi mouillé, Pierre Banderet, sec à souhait, fait aussi des merveilles. C'est qu'il joue LE rôle de cette mystification shakespearienne: Malvolio, le très sévère secrétaire de la comtesse. Piégé par la vintage Maria (Xavier Loira, toujours précis et parfait), l'intendant se croit aimé par sa maîtresse Olivia et sombre dans une exaltation aussi ridicule que secouée. Dans la salle genevoise, cet allumage plaît.

Mais encore? Qu'est-ce qui fait le charme de cette "Nuit des Rois" revisitée? Son jeu en bande, la complicité qui se dégage de cette joyeuse troupe où s'illustrent encore José Ponce dans les rôles d'Orsino et du Chevalier, Adrian Filip en Sir Toby et Bartek Sozanski dans le costume carmin de Feste le fou. Cet esprit de corps où chacun s'amuse des prouesses de l'autre est une belle réussite. Une réussite particulièrement précieuse et symbolique en cette période de rigueur politique.


La Nuit des Rois, jusqu'au 20 déc., Alchimic, Genève, 022 301 68 38, www.alchimic.ch

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