D’ordinaire, chez Feydeau, les portes claquent et les murs tremblent. Ici, chez ce Feydeau sauce Robert Sandoz, les portes continuent à claquer, mais peu de murs secoués. Pourquoi? Simplement, parce que des murs, il n’y en a pas, au 40, rue d’Athènes où Monsieur chasse! convie joyeusement tout ce que le Paris de la Belle Epoque compte de maîtresses et d’amants. Avec sa scénographe Nicole Grédy, le metteur en scène neuchâtelois a imaginé un décor sur rails où les portes sont lancées contre la scène comme des insectes énervés. C’est bien vu, car pour les amoureux clandestins, la porte par où surgit l’importun est bien l’objet de tous les tourments. A l’image de ce décor lancé, les comédiens jouent de manière enlevée cette partition où l’épouse dit «Ciel, mon mari!» et l’époux fuit par le balcon en oubliant son pantalon...

Il n’y apas de gras chez ces personnages, ni de tics bourgeois. Juste une envie de s’offrir un petit extra

Ah, Monsieur chasse! c’est le vaudeville des vaudevilles. Celui dont le succès a sorti Feydeau de la disette en 1892 et lui a ouvert large les trottoirs du Boulevard. Une histoire rocambolesque où une fausse partie de chasse couvre une vraie partie de jambes en l’air, sauf que rien ne se déroule comme prévu: les quiproquos et coursespoursuites transforment l’immeuble secret en hall de gare et les amoureux en voyageurs pressés d’en finir avec cette nuit de cauchemar. Une mécanique de précision, comme on dit, qui suppose une habileté de mise en scène et des talents d’interprétation.

Premier constat, réjouissant. Robert Sandoz, 34 ans, est un metteur en scène habile. Son principe? L’étiquette. Il opte pour une esthétique, le carreau burberrys années cinquante, et il le pose non seulement sur son mur de scène et son mobilier, mais aussi sur ses comédiens qui jouent avec le ton «papa-maman» des premières séries TV. Tout est joli et réjoui dans ce salon beige carrelé. Moricet, le médecin (Joan Mompart), séduit sans vergogne Léontine, la femme de son meilleur ami (Laurence Iseli), mais il le fait en sautant pardessus le canapé et en récitant un sonnet des plus fleuris. Duchotel (Samuel Churin), le mari, un goujat qui prend la femme pour une oie ou une proie et ses amis pour des descentes de lit, est lui aussi désarmant jusque dans le flagrant délit. Il n’y a pas de gras chez ces personnages, pas d’enflure, ni de tics bourgeois. Juste une envie de s’offrir un petit extra. Idem pour le commissaire (Cécile Bournay). Il est rond, buté, cherche un coupable avec obstination, mais semble presque surpris de devoir s’obstiner ainsi. Jusqu’au neveu a priori roublard (Baptiste Gilliéron), mais qui reçoit plus d’argent qu’il n’en veut, la naïveté domine. Et ce n’est pas Cassagne, le mari et ami trompé (Blaise Froidevaux), qui dira le contraire avec sa mine d’aviateur égaré...

Cette naïveté, on la retrouve encore dans le côté coulissant du décor. Allusion claire aux débuts de la robotique domestique et ses illusions de facilité. On se croirait dans un Jacques Tati avec ces portes masquées qui s’ouvrent à même la façade et ces meubles qui glissent sur rail. Ça va, ça vient comme dans un rêve, mais bientôt ça se grippe et le paradis de félicité se referme tel un piège sur les époux engrillagés.

La qualité de la soirée tient encore à deux acteurs percutants. Samuel Churin n’est pas un nouveau-né. Il est peu connu en Suisse romande, mais a déjà beaucoup joué avec Olivier Py et traduit parfaitement l’opportunisme de Duchotel avec son sourire d’enfant. Mais le plus hilarant, car le plus bousculé, c’est Moricet, l’incomparable Joan Mompart qui, cette saison, cumule les talents de metteur en scène (La Reine des Neiges, à Am Stram Gram) et de jeu. Il excelle dans l’extase amoureuse comme dans la frustration et l’affolement. On pense à Charlot face à cette silhouette délicate et inventive qui traverse tous les états au grand plaisir d’une salle hilare. Au feu de Feydeau, les bons acteurs s’allument, les meilleurs font des étincelles.

Monsieur chasse!, jusqu’au 5 février, au Théâtre de Carouge, à Genève, tél. 022 343 43 43, www.tcag.ch, 2h15