Du panache, des élans, des baisers. Une folie de théâtre à cinq kilomètres d'Avignon. Dix heures de guet-apens, de paradis branlant. Dix heures d'Olivier Py, auteur et metteur en scène des Vainqueurs, sous les tôles d'un gymnase, au milieu de nulle part. On y pénètre sous le soleil à 15 heures. On en ressort à 1 h 30, euphorique. Le poète de feu du festival, c'est Py, qui dresse ses escaliers noirs vers le ciel comme dans La Damnation de Faust et Tristan et Iseut, tous deux au Grand Théâtre à Genève. Notre joie, on la lui doit, à lui, mais aussi à son complice scénographe Pierre-André Weitz et à neuf acteurs flambeurs sans faiblesse.

Supportera-t-on le marathon? Dans le bus qui conduit au gymnase du Lycée René Char, on sue. Au théâtre, on sait d'emblée qu'on sera captif. De tout en haut de la salle, l'acteur volant Christophe Maltot annonce: «Ceci est l'histoire d'un homme qui a trouvé la joie.» Puis galope vers la scène. Il veut vivre poétiquement, il portera donc mille masques: il sera trois heures durant Florian, prince exilé retournant en Arcadie, pour y prendre le pouvoir avec une poignée d'idéalistes qu'il trahira, et le soutien du richissime Ferrare. Puis il sera, comme dans une autre vie, la courtisane Cythère, folle de la nuit qui déniaise les nigauds. Il finira fossoyeur, hanté par le cadavre d'un amant perdu.

Mais voici Christophe Maltot à l'œuvre, il mène le bal des révolutionnaires. Ils sont sur un bateau, une plate-forme montée sur échafaudage. Ils abordent les rivages de l'Arcadie, à la nage. Ils sont au cœur à présent de la trame politique. Il faut renverser le dictateur – Bruno Sermonne, impérial en fantoche. C'est Tintin et le sceptre d'Ottokar si on veut. Florian triomphe, cynique sur les cendres des idéaux, tandis que tournent trois grandes roues, des néons blancs en guise de rayons. Le monde comme champ de foire.

Olivier Py embrasse tout: l'actualité de notre Europe, comme la soif de s'accomplir de son héros, qui court après l'éden promis, la chair muette de Lysias, l'amant sans mots. Plus tard, celui-ci s'épanchera enfin, déroulant son désespoir comme un ruban de satin, avant de se tirer une balle dans la bouche. Les enfants meurent dans Les Vainqueurs. Florian, lui, passe. Il a cette grâce: un sourire énigmatique, une part d'ange qui lui échappe, qui envoûte ceux qui l'approchent. Ferrare l'affairiste enchanté, trafiquant de beauté qui parade nu dans sa baignoire, tremble. Il ne sait pas encore qu'il est captif de Florian. Et que cet amour est une blessure ouverte à jamais. Le stylet dans la chair, l'humiliation bientôt.

Les Vainqueurs sont comme toujours chez Py un hymne au théâtre, où spectateurs et acteurs se consument, s'éperonnent aussi, en orbite vers une révélation. Tout y conduit: le piano et l'accordéon qui font chanter le héros travesti en vamp de cabaret. La ronde du sexe aussi, des masques et des lustres diamantés. «Jouez, jouez», hurle le poète. «Jouissez, jouissez», exhorte-t-il. Comme s'il y avait dans l'instant traversé à corps perdu le secret de l'éternité.

L'auteur de L'Apocalypse joyeuse écrit en long et en large, se souvient de la Bible qu'il chérit, de la décomposition des Balkans qui l'a fait cauchemarder, de Claudel qu'il admire, des rivages océaniques où il a ses promenades solitaires. Son épopée est glorieuse et amoureuse, désespérément.

Oui, son roman d'amour fait mal. On halète avec Ferrare, incarné par l'éblouissant Nazim Boudjenah, qui ne se résout pas à la dérobade de Florian. On croit se noyer. Mais non. Christophe Maltot et Nazim Boudjenah sont frères dans l'épreuve: ils portent haut le verbe de Py, lui donnent sa vérité athlétique. Les voilà, au bout de tout, sur le plateau en bois. Ils se cognent jusqu'au sang, s'abîment, ne s'aiment pas, jurent de ne jamais s'aimer. Ferrare: «Enchaîne-moi à ton malheur.» Florian: «Je t'aime, mais je ne peux te tendre la main.» La nuit les engloutit. Le poème revient à sa source, à cette joie d'éprouver le monde annoncée par Christophe Maltot. Chant d'Orphée. Trois cents valeureux applaudissent debout. Dans les ruelles coupe-gorge d'Avignon, cette joie est une torche.

Les Vainqueurs, Festival d'Avignon, les 13, 14, 16 juillet (loc. 0033/490 14 14 14).