Bande dessinée

Le Joker, à la folie, pas du tout

Depuis sa création en 1940, le fameux méchant de Gotham City a été le témoin privilégié des transformations du 9e art américain. Aujourd’hui incarné à l’écran par Joaquin Phoenix, il avait failli être instantanément sacrifié

Lorsqu’il apparaît en mars 1939 dans le 27e numéro de Detective Comics, Batman, ce jeune octogénaire, connaît un succès immédiat. Un an plus tard, un mensuel portant son nom est lancé. Les créateurs, Bob Kane et Bill Finger, aidés de Jerry Robinson, se doivent de frapper fort pour imposer ce nouveau titre et trouver un méchant à la hauteur. Ce sera le Joker.

Robinson a apporté l’idée de la carte à jouer. Finger, quant à lui, se souvient de la prestation et du visage de l’acteur Conrad Veidt dans le rôle de L’Homme qui rit, de Paul Leni, en 1928. Le nouvel ennemi du Chevalier noir en aura les traits grimaçants. Ironie de l’histoire, l’une des sources d’inspiration de Batman est le comte de Monte-Cristo, dont les fils illégitimes prolifèrent sur les écrans à l’époque, jusqu’à devenir l’archétype du vengeur à l’identité secrète et un des ancêtres des détectives masqués. Si bien que, pour citer Xavier Fournier dans Super-héros. Une histoire française, lorsque Batman poursuit le Joker, c’est un peu Edmond Dantès qui s’en prend à Gwynplaine, Alexandre Dumas qui croise le fer avec Victor Hugo.

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Autocensure

La carrière du «Clown Prince» du crime aurait pu être morte à peine née, puisque Kane et Finger voulaient déjà le faire disparaître à la fin du premier épisode. Il n’aurait pu être que l’un des nombreux «méchants du mois» sacrifiés sans une décision éditoriale. Catwoman, l’autre ennemie du premier numéro de Batman, connaît le même sort.

Cheveux verts, peau blanche, rictus glaçant, complet violet, gaz mortel. Dès le début, les contours du Joker sont fixés. Sa personnalité et ses crimes évolueront. Maître chanteur et assassin sans remords lors de son apparition, il se reconvertit deux ans plus tard en braqueur flamboyant et presque non violent, avant de disparaître progressivement. Les années 1950 sont à la guerre froide, à la science-fiction, voire à la fantaisie, et à la morale. Depuis l’arrivée du Comics Code Authority, autocensure volontaire des éditeurs, la moindre mention de violence, de sexe, d’alcool ou de personnages horribles est interdite si l’on veut vendre dans les kiosques… Exit donc le Joker.

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Combat pour les droits civiques, guerre du Vietnam, Summer of Love: les Etats-Unis changent à la fin des sixties, les règles du jeu aussi. La nouvelle décennie marque le retour de la première itération du personnage en meurtrier sans foi ni loi. Il s’assombrit encore dix ans plus tard, lors du grand renouveau du comics et ne changera plus: psychopathe, tueur en série, agent anarchique et délirant, terroriste à l’ego surdimensionné. Il est désormais le squelette joyeux des anciennes danses macabres emmenant la société dans la tombe.

Couple inséparable

Deux nouveaux éléments viennent enrichir sa mythologie: en 1974, apparaît pour la première fois l’Asile d’Arkham, lieu gothique aussi dérangé que ses pensionnaires, conçu par Dennis O’Neil et Irv Novick, en hommage à la ville hantant certaines œuvres de H. P. Lovecraft. Enfin, de la série animée de 1992 de Paul Dini et Bruce Timm – dans laquelle la voix du Joker était tenue par Mark Hamill, le Luke Skywalker de Star Wars – arrive sa petite amie timbrée, Harley Quinn (apparue en 2016 dans Suicide Squad, elle aura droit l’an prochain à son propre film). Car il faut bien une reine pour aimer ce prince-là.

Sa relation avec Batman aussi s’est transformée. Les deux ennemis forment dorénavant un couple inséparable, le contraire et son double: ordre contre chaos, noir contre couleurs, logique contre imagination, justice froide contre liberté meurtrière. Un rapprochement ontologique qui pose bien la question du plus fou.


A mourir de lire

Petite sélection des principaux récits opposant Batman et le Joker, tous publiés chez Urban Comics, éditeur de DC Comics en français. A signaler aussi l’étude générale Tout l’art du Joker, signée Daniel Wallace, ainsi que deux classiques dans lesquels le «Clown Prince» du crime tient un rôle essentiel: The Dark Knights Returns (Frank Miller, 1986) et Gotham Central (Ed. Brubaker et Greg Rucka, 2002-2006).

Killing Joke (1988)

Interprétation essentielle des origines du Joker par Alan Moore et Brian Bolland, qui a inspiré le film de Todd Phillips avec Joaquin Phoenix. A noter que le script illustré ainsi que les deux variantes de couleurs ont été réunis à l’occasion de la republication de cet album, ce qui permet d’appréhender la richesse et la précision des scénarios de Moore, à l’heure où ce dernier annonce sa retraite.

Un Deuil dans la famille (1988-1989)

Imaginé par Jim Starlin et Jim Aparo, ce récit un peu foutraque est surtout connu pour le meurtre par le Joker de Jason Todd, le deuxième Robin.

Arkham Asylum (1990)

Travail le plus abouti, tant graphiquement (Dave McKean) que scénaristiquement (Grant Morrison), mettant en scène la folie qui anime aussi bien le Joker que Batman.

Joker (2008)

Ce roman graphique écrit par Brian Azzarello et illustré magnifiquement par Lee Bermejo offre le point de vue d’un homme de main et présente l’autre face de Gotham, celle de la violence des bas-fonds.

Joker Anthologie (2014)

Ce recueil réunit 17 histoires du clown maléfique, des origines à aujourd’hui, chacune faisant l’objet d’une présentation fouillée par Yann Graf.

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