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«Il faudrait sans doute que je me réapprovisionne en adrénaline».
© Olivier Vogelsang

Portrait

Jon Bjorgvinsson, un reporter en quête d’adrénaline

Le cameraman islando-suisse a été détenu cinquante heures à Abu Dhabi avec un confrère de la RTS. Il en a vu d’autres. Confidences d’un reporter d’images qui dort même sous les bombardements

Parler d’emblée bien entendu de cette sale journée il y a quinze jours à Abu Dhabi. En marge de l’inauguration du «Louvre du désert et de la lumière» en présence du président français Emmanuel Macron, le journaliste Serge Enderlin et le cameraman Jon Bjorgvinsson, qui travaillent pour Mise au point, posent leurs yeux sur ce que l’on ne saurait voir: les conditions de vie épouvantables des travailleurs immigrés.

Un flair certain

Ce n’est pas du goût des autorités locales, qui pour ce genre de sujet sensible aiment à promener les reporters fouineurs dans un village témoin où les ouvriers sont «très heureux». Serge et Jon sont arrêtés, mis en garde à vue pendant cinquante heures. Pas maltraités, mais tout de même rudoyés, qualifiés d’espions d’Israël ou envoyés de Human Rights Watch. Le matériel est confisqué, les documents d’identité aussi. Jon, trente années de reportage derrière lui sur des terrains beaucoup plus minés, a du flair: deux heures avant l’interpellation, il a envoyé par DHL des images. Mise au point pourra ainsi diffuser leur reportage inachevé titré «Les Forçats de la culture».

Jon est en terrain connu à Abu Dhabi. Il y a passé trois mois pour filmer Solar Impulse. Il ne s’est pas formalisé outre mesure. «La presse locale est habituée à ce genre de contrariétés, une nuit au poste ça calme, c’est ainsi que les journalistes sont remis au pas», résume-t-il.

Accablante étrangeté du monde

Jon Bjorgvinsson connaît la face ténébreuse du monde, les guerres, l’exode, l’incrédulité bouleversante des enfants qui voient tout ça. Quelques jours avant l’épisode Abu Dhabi, il a été contraint de faire un détour à deux reprises par un poste de police à Djibouti. Il filmait pour le Haut-Commissariat pour les réfugiés. «Au fond, je finis par trouver cela banal. Un des policiers d’Abu Dhabi qui m’a interrogé m’a adressé à mon retour un e-mail plutôt sympa. Etonnant, n’est-ce pas?» Il se souvient aussi avoir été frappé par des gardes du corps du maréchal Mobutu (ancien président du Zaïre) dans un palace lausannois et dans les dix minutes suivantes quitter le lieu sous une haie d’honneur faite par ces mêmes sbires.

Jon est né loin de toute cette étrangeté qui parfois l’accable. Un village islandais en 1954, Hafnarfjordur, port de pêche où l’on enverrait bien Arnaldur Indridason écrire son prochain policier. Premier cri dans un EMS, car un baby-boom à l’époque avait rempli la maternité. «Je veux finir mes jours dans ce même EMS, dans le même lit, j’y suis retourné, il est encore là», annonce-t-il très sérieusement. Il grandit dans la capitale, Reykjavik, file en 1975 à Londres faire une école de cinéma. Il se rêve grand cinéaste mais adore le journalisme.

J’ai jugé alors que les volcans, c’était trop risqué, j’ai donc choisi les guerres

Retour à la maison. Trois ans à la télé islandaise. Puis au pays du volcan Eyjafjallajökull, il rencontre le vulcanologue Maurice Krafft, un collaborateur d’Haroun Tazieff. Jon, l’homme d’images, va filmer à travers monde les volcans. Le 3 juin 1991, il n’est pas avec l’équipe sur le mont Unzen au Japon – un reportage en Islande a différé son départ – quand Maurice Krafft, son épouse et 40 autres personnes meurent dans une explosion volcanique. «J’ai jugé alors que les volcans, c’était trop risqué, j’ai donc choisi les guerres», dit-il. La première, pas des plus glorieuses, porte le nom de la morue. Elle opposait les frégates anglaises aux garde-côtes islandais. Jon est alors correspondant à Londres, du côté de l’ennemi donc. «A l’époque, les journalistes n’étaient pas suivis par des psys, j’en aurais eu besoin. Maintenant, pour moi c’est trop tard.»

Caméra à l’épaule, il filme Gaza, l’entrée dans Bagdad des troupes états-uniennes, Kaboul, le Printemps arabe où il est le premier à diffuser l’image, pour la RTS, du cadavre de Mouammar Kadhafi, jeté dans un container. Au Caire, la peur de sa vie: place Tahrir, la chasse aux journalistes occidentaux est ouverte. Un agitateur dans la foule crie: «Ils sont tous espions israéliens!» Mouvement de foule, coups de poings et de pieds, vêtements en pièces. Jon s’en sort avec un doigt cassé et sauve sa caméra en la dissimulant dans un sac-poubelle. «L’hôtel Hilton où on était tous logés a été transformé en salle d’urgence», se souvient-il.

Plus d'adrénaline en stock

Cette phrase assez sidérante qu’il prononce: «Toute ma vie, j’ai cherché les méchants, mais je ne les trouve pas. Ces mercenaires, ces soldats, ces gens, sont-ils drogués, manipulés? Quelle est au fond leur personnalité?» Il dit avoir perdu son adrénaline. A peine blêmir et suer des gouttes froides quand un Ukrainien lui fiche son pistolet sur sa tempe. Dormir d’un sommeil de bambin au Liban en 2006 alors que la nuit ne fut que bombardements. Au réveil, ses confrères qui n’ont pas fermé l’œil crient: «Quand tu t’es couché il y avait des vitres aux fenêtres, ce matin il n’y en a plus!»

«Il faudrait sans doute que je me réapprovisionne en adrénaline», suggère-t-il. Jon, qui vit à Nyon, s’est installé en 1984 en Suisse, «pays du juste compromis entre l’organisation, car l’ambulance arrive le jour même, et la liberté d’esprit». Il revoit souvent son Islande, où vit son fils aîné. «C’est maintenant bourré de touristes, des gens qui viennent alors qu’il fait nuit presque tout le temps.» Il part bientôt à Stockholm suivre un Nobel suisse de chimie. Puis ce sera la Somalie et les boat people.


Profil

1954 Naissance en Islande.

1975 Ecole de cinéma à Londres.

2003 Nationalité suisse.

2011 Prix du meilleur journaliste islandais.

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