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Foto: Dan Medhurst (ZVG)
© Dan Medhurst

Musique

Jon Hopkins, yogi techno et zen

Sauvé par la méditation transcendantale, le producteur anglais, en concert jeudi au Montreux Jazz, poursuit une œuvre entre béatitude new age et techno cérébrale. S’il ne devait rester qu’un héritier spirituel de Brian Eno, ce serait lui

Mai 2017. Prêtant une oreille distraite à la house ordinaire d’un duo dont on n’a pas retenu le nom, on attend qu’apparaisse Jon Hopkins à la Sucrière, où se déroulent les après-midi du festival lyonnais Nuits sonores. Pile à l’heure annoncée, le Britannique se présente, silhouette fine voûtée sur ses machines. Pas un bonjour, ni un regard au public. Monsieur serait impoli? Timide, plutôt. Et efficace. Sans daigner lever le nez, le Londonien pilonne son auditoire d’une suite de titres arrachés à un territoire peu visité, situé à égale distance de l’ashram et du club underground. Puis vient le choc un an plus tard, quand sort Singularity: sixième album existentiel et cathédrale techno.

Parions que si Hopkins était apparu dans le circuit électronique deux grosses décennies plus tôt, son art aurait probablement été aussitôt étiqueté «intelligent techno». C’était avant que les Daft Punk ne réunissent sur un même dancefloor enfants de la house et fans de rock’n’roll. Encore méprisée par une large part des médias généralistes, honnie d’un public pop pour qui cette musique privée de refrains sucrés ne pouvait être qu’un «boom boom» débile, l’électro voyait éclore une génération de producteurs décidés à être observés en artistes. Croisements pertinents ou éprouvants opérés entre classique, jazz et grooves synthétiques, expériences passionnantes ou vaines, citations crâneuses d’œuvres oubliées de Pierre Henry ou Karlheinz Stockhausen, emprunts aux legs des «minimalistes» américains: afin de s’assurer respectabilité et longévité, la techno s’épuisait dans des synthèses inutilement savantes ou des concepts fumeux qu’on nous invitait à prendre au sérieux.

Art taiseux et distant

De cette époque demeurent toutefois des innovateurs de premier plan (Aphex Twin, Boards of Canada, etc.) qui, plutôt que de s’acharner à déconstruire à tour de bras, débroussaillaient un lieu encore vierge, découvert quelque part entre la danse et la contemplation, la sueur et la plénitude. Jonathan Julian Hopkins, 38 ans, avance dans leur sillage. Comme eux, depuis ses débuts en 2001, il pratique un art taiseux, asexué, solitaire, distant. Aussi érudit, dérangé, parfois violent. Mais plutôt que de citer au souffle près ses aînés, l’Anglais puise chez eux de quoi survivre au voyage existentiel dangereux qu’il s’est fixé. Un itinéraire dont son corps est le sujet, et qu’il explore en quête de calme, mais essuyant des orages, prisant des beautés claires, mais se noyant dans l’angoisse. Naviguant entre le classicisme d’un Max Richter, le rock cinématique de Mogwai ou l’ambient fait poison d’un Brian Eno, le producteur invente une techno où se corrodent les repères, ou recule le confort ordinaire.

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Il y a cinq ans, sorti épuisé d’une tournée prolongée jusqu’au burn-out afin de soutenir Immunity (2013), disque noble, Hopkins se retirait provisoirement des affaires, soignant ses plaies et insomnies depuis Los Angeles, où il choisissait de s’installer. Drôle de choix en carton pour un garçon réputé profond et qui, peu avant de fuir le statut d’idole 2.0 que le music business voulait lui faire endosser, avait accompagné en studio Coldplay, le folkeux King Creosote ou… Brian Eno, toujours lui. Un cerveau à réparer, un équilibre à retrouver: le pianiste classique de formation, ex-élève du très prisé Collège royal de musique de Londres, se consacrait maintenant au yoga et à la méditation transcendantale.

Eloge du silence

«Je voulais voir l’effet du calme sur ma vie et ma créativité», confiait-il au mensuel I-D. Singularity avance comme la cartographie de ce processus de reconstruction. S’ouvrant hanté, saillant (formidables Everything Connected et Emerald Rush), ce disque peu aimable et pourtant aisément domesticable épouse les étapes de la guérison d’un jeune homme menacé par la dépression et qui, embrassant les principes du zen, renaît finalement (Luminous Beings). Pour épilogue, le piano nu de Recovery dit chez Hopkins la reconquête du désir. Il évoque aussi la vague «modern classical» avec laquelle le musicien, collaborateur de Nils Frahm, entretient des relations de bon voisinage. Richement représenté cette année au Montreux Jazz Festival (Olafur Arnalds, Valgeir Sigurdsson, etc.), ce courant combinant éléments électroniques et classique, et qui défend une approche non conventionnelle du clavier, évoque toutefois cette période de recherches bavardes que concentrait autrefois l’étiquette «intelligent techno».

Ici aussi, on goûte à des expériences aux impacts variables menées sous couvert de concept. On y fait l’éloge du virtuose et du silence. On y entend des symphonies blanches et pas mal de vantardises. On y bâille souvent, il faut l’admettre, et l’on peut s’amuser de voir tous les efforts fournis par ses hérauts pour dissimuler derrière des mélodies déminéralisées ce qui, au fond, semble n’être qu’une manifestation d’un énième retour du New Age en ville. Eveil spirituel ou pas, Hopkins a plongé l’orteil dans ce marais pour sitôt le retirer, préférant aux contemplations vaines le courage de renaître au monde et vaincre l’effondrement.


Jon Hopkins, «Singularity» (Domino Records/Irascible). En concert au Montreux Jazz Lab, jeudi 12 juillet, avec Rone et Hauschka.

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