Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Une plage de sable noire en Islande.
© 123rf

Livres

Jón Kalman Stefánsson enchante la chair et l’âme du monde

Dans son nouveau livre, «A la mesure de l’univers», le grand écrivain islandais déroule le fil accidenté d’une chronique familiale intense, douloureuse et magique

Pour entrer dans le monde de l’Islandais Jón Kalman Stefánsson, il faut savoir lâcher prise. Et plus encore dans son dernier livre, «A la mesure de l’univers». Oublié le temps linéaire, balayée la logique ordinaire. Saga familiale au sens large, ce récit entremêle avec virtuosité et malice les époques et les lieux. Sans prévenir, par une simple association d’idées ou de mots, il ressuscite les défunts, saute d’une génération à l’autre, passe des fjords de l’Est à Keflavík, du bonheur ivre au désespoir le plus noir.

Le fil conducteur de ce voyage en zigzag? Les mots. La passion, la faim, le bonheur, l’urgence des mots qui habitent l’auteur autant que ses personnages. «Pour moi écrire, c’est comme plonger dans un lac et m’apercevoir que je nage dans un immense océan», confiait l’écrivain au journal «Libération». Quelle magnifique expérience! Et qui plus est contagieuse. Lire Jón Kalman Stefánsson est une aventure en soi qui permet d’accoster secrètement dans un autre monde, un monde certes fragile et souvent tragique mais combien riche, complexe, enthousiasmant.

L’impression d’être né sur la lune

«C’est très bien pour n’importe quel écrivain de naître sur la lune, d’y passer son enfance et sa jeunesse. Dans ces conditions-là, vous avez une vision tout à fait différente du monde réel. Souvent, j’ai cette impression d’être né sur la lune», déclarait l’écrivain dans une autre interview. La formule est jolie. Précisons tout de même que, dans la vraie vie, Jón Kalman Stefánsson est né en 1963 à Reykjavik où il a grandi, de même qu’à Keflavik qui apparaît souvent dans ses livres. Il a ensuite exercé différents métiers (maçon, ouvrier dans les pêcheries, employé dans une bibliothèque, enseignant) et commencé des études universitaires.

En 1997 paraissait son premier roman, «L’été derrière la montagne», non traduit en français. Le lecteur francophone a donc attendu 2010 et la parution, chez Gallimard, d'«Entre ciel et terre» pour plonger dans son univers hypnotique et s’imprégner de sa langue magique à la fois sobre et poétique, magnifiquement traduite par Eric Boury. Pour beaucoup, ce fut une expérience unique.

Hivers fracassants

Premier volume d’une trilogie qui comprend aussi «La tristesse des anges» et «Le cœur de l’homme», «Entre ciel et terre» s’enracine autour d’un événement fort et tragique. Un marin passionné de livres est si pris par la lecture du «Paradis perdu» de Milton qu’il en oublie d’emporter sa vareuse et meurt de froid en mer. «Lire des poèmes vous met en danger de mort», constate l’auteur. Un jeune garçon, ami du défunt, s’engage alors dans un hasardeux voyage pour ramener l’ouvrage à son propriétaire. Situé à la fin du XIXe siècle islandais, ce livre est encore assez linéaire, mais il contient déjà tous les thèmes chers à Jón Kalman Stefánsson: la mer aussi irrésistible qu’impitoyable, le paysage porteur d’une indicible mélancolie, les hivers fracassants, l’érotisme et la sensualité qui défient les règles, la générosité magnifique de certains êtres, la difficulté de dire et de partager ses émotions, et pour certains l’envie impérieuse de transfigurer tout cela par les mots.

Le dernier roman de Stefánsson, «A la mesure de l’univers», est beaucoup plus éclaté, voire déchiqueté, presque anarchique. Deuxième volet d’un diptyque inauguré avec «D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds» (Gallimard, 2015), il existe toutefois par lui-même et peut se lire indépendamment. De quoi parle-t-il? De plusieurs vies et réalités entre-tissées par l’amour, la violence, l’alcool et la mort. Cette «chronique familiale» un peu hirsute s’articule toutefois autour d’un fil conducteur qui traverse tout le livre: le retour d’Ari en Islande.

Ancienne base militaire américaine

Cousin du narrateur, qui assiste au récit comme tapi dans l’ombre, cet homme qui semble pris dans une tourmente sentimentale revient au pays pour rendre visite à son père mourant. La rencontre aura lieu, mais tardivement. En attendant ce moment clé, le roman, qui donne le sentiment de vivre sa propre vie, revient sur l’enfance d’Ari, sur la mort de sa mère alors qu’il n’a que cinq ans, sur la cohabitation difficile avec sa belle-mère. Il évoque en passant la présence et l’influence de l’ancienne base militaire de Keflavík «où l’armée américaine est restée pendant plus de soixante ans sur cette lande aride et pauvre en végétation, à la merci des vents». Il nous offre enfin de magnifiques portraits comme celui de Margrét, tombée amoureuse du directeur de l’école qui lui fait partager sa passion des étoiles.

Pas de repères temporels précis, pas de discret résumé pour repêcher les distraits. Acrobate défiant le vide sans filet, Jón Kalman Stefánsson n’est pas écrivain à faciliter la tâche du lecteur. Pour éviter le va-et-vient entre les pages, on est parfois tenté d’établir un arbre généalogique. Très vite, on y renonce. Ce voyage non linéaire dans l’épaisseur bruissante du texte fait partie intégrante de sa beauté. Il serait criminel de s’y soustraire.


Jón Kalman Stefánsson, «A la mesure de l’univers», Gallimard, 438 p.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Comment faire peur au cinéma?

Du «Voyage sur la Lune» à «La nonne» en passant par le «Projet blair witch»: comment le film d'épouvante est-il né et comment ses codes ont-ils évolué au fil du temps? Décryptage en images

Comment faire peur au cinéma?

n/a