Roman

Jonathan Coe capture l’époque dans une diabolique toile d’araignée

L’auteur de «Testament à l’anglaise» et du «Cercle parfait» décode une nouvelle fois les travers et les tartufferies de la société britannique dans un roman aux tiroirs multiples

Sens très aigu de la satire. Colère salutaire et toujours élégante, susurrée du fond d’un vieux Chesterfield. Humour flegmatique et parfaitement british. Prose de pure flanelle. Voilà ce qui fait le charme de Jonathan Coe, inégalable, aussi, quand il décrypte son époque. Pour comprendre les années Thatcher, par exemple, il faut lire «Testament à l’anglaise», prix du meilleur livre étranger en 1996. Pour faire le bilan de la génération Tony Blair, il faut se plonger dans «Le Cercle fermé». Et pour savoir ce que nous réserve un avenir où les nouvelles technologies nous transformeront en marionnettes décervelées, il faut se précipiter sur «La Vie très privée de Mr Sim».

De la politique dans l'air

Sous-titré «Quelques contes sur la folie des temps», le nouveau Coe, «Numéro 11», est un roman chiffré dont l’une des clés – on le découvrira au dernier chapitre – se trouve au 11, Downing Street. Il y aura donc de la politique dans l’air et les lecteurs du sulfureux Britannique devinent que le tableau sera peint à l’acide, comme à son habitude.

Mais nous n’en sommes pas encore là quand s’ouvre le roman, dans la torpeur estivale de ce Yorkshire bucolique où la petite Rachel, dix ans, est venue passer une semaine chez ses grands-parents avec sa copine, l’intrépide Alison. C’est là, le 18 juillet 2003, qu’elles apprendront à la télé la mort de David Kelly, un «suicide» qui provoquera l’une des plus graves crises du gouvernement de Tony Blair, coupable d’avoir bidouillé des informations pour justifier l’entrée en guerre contre Saddam Hussein en Irak.

Réfugié chinois

Mais les deux gamines sont loin de pouvoir comprendre les enjeux de cette disparition. Elles sont gentiment délurées, insouciantes, et assez curieuses pour s’aventurer dans une mystérieuse maison du village – au 11, Needless Alley – où se terre celle qu’elles croient être une sorcière maléfique: une furie au cou tatoué qu’elles ont surnommée «la Folle à l’Oiseau» parce qu’elle a apprivoisé un faucon… A travers cette rencontre si insolite – et celle, encore plus étrange, encore plus effrayante, du réfugié chinois caché dans la cave de cette demeure –, Coe plante les décors d’un récit qui, en quelques pages, aura viré de l’aubade champêtre au conte cruel, et parfois hitchcockien dans l’exploration de nos peurs les plus archaïques, symbolisées par toutes les araignées terrifiantes qu’on verra surgir jusqu’à la dernière ligne.

Jungle australienne

Ces jours intenses de l’été 2003, Rachel ne les oubliera jamais. Parce que c’est à ce moment-là qu’elle a pris conscience de la mort – à cause de celle de David Kelly – et à ce moment-là, aussi, qu’elle a perdu son innocence. En découvrant que l’existence ressemble à une maison hantée, pleine d’ombres menaçantes et de secrets trop lourds à porter, comme celle de «la Folle à l’Oiseau». Cette Rachel, on la retrouvera huit ans plus tard, échangeant mails et textos avec Alison, l’amie d’enfance dont la pitoyable mère, une chanteuse en disgrâce, s’obstine à vouloir percer dans le show-business. Quitte à débarquer dans la jungle australienne afin de participer à une émission de téléréalité bidon au cours de laquelle elle devra avaler des insectes répugnants dont elle a la phobie. Avant un retour calamiteux au bercail, dans ce bus – numéro 11, encore – où elle trouve refuge quand il fait trop froid.

Secrètes croisades

La suite? Un roman à géométrie variable où Rachel et Alison vont s’éclipser, revenir, disparaître de nouveau, puis resurgir par le trou du souffleur. Comme si l’auteur de «La Maison du sommeil», un tantinet assoupi, perdait le fil de son intrigue, abandonnant ses personnages au bord du chemin pour livrer tous azimuts – au détour de longues digressions – ces croisades dont il a le secret. Contre le gouvernement responsable de la disparition de David Kelly, «tué à cause des mensonges entourant la guerre d’Irak».

Contre le libéralisme sauvage, les élites cyniques et la caste des profiteurs qui pensent avoir «tous les droits et zéro devoir», depuis l’ère Thatcher. Contre les rapaces de la spéculation immobilière. Contre les Trissotin et les précieuses ridicules de l’art contemporain. Contre les tartuferies cathodiques et la presse des tabloïds. Contre les humoristes qui essaiment sur les ondes en feignant de torpiller l’ordre établi, alors qu’ils le cautionnent, avec ce commentaire: «chaque fois que nous rions de la vénalité d’un politicien corrompu ou de la cupidité d’un gestionnaire, nous les dispensons de rendre des comptes. La colère légitime envers ces individus, celle qui pourrait mener à l’action, se libère alors et se dissipe dans le rire.»

Catacombes high-tech

Autre cible, l’upper-upper class londonienne, qui se refait une virginité en organisant des bals de charité ou des soupes populaires entre deux croisières aux Caraïbes – et quelques séjours au Lausanne Palace. C’est dans «ce monde impénétrable, celui des super-riches» que finira par débarquer Rachel, employée comme préceptrice chez les Gunn, dans un somptueux hôtel particulier de Chelsea qu’ils ont décidé d’agrandir. En faisant construire onze étages souterrains, sortes de catacombes high-tech où Rachel, en proie à d’effrayantes hallucinations, sera rattrapée par ses peurs de petite fille, lorsqu’elle tremblait d’effroi devant «la Folle à l’Oiseau» dans les landes du Yorkshire.

Jeu de massacre

D’un aparté à l’autre, ces «quelques contes sur la folie des temps» conjuguent toutes les obsessions de Coe – liées pour la plupart à son «indéfectible nostalgie» – des obsessions qui s’entremêlent dans une gigantesque toile d’araignée narrative à laquelle rien ne semble pouvoir échapper. Ni l’intime ni le collectif. Ni le présent ni le passé. Ni même les personnages de ses anciens livres – ceux du «Testament à l’anglaise», entre autres, des prédateurs détestables dont les rejetons reprennent du service dans ces pages… Une ambition folle, trop folle sans doute, pour un roman inabouti qui nous réserve tout de même d’inoubliables morceaux de bravoure, quand son auteur renoue avec son registre favori – le jeu de massacre.


Jonathan Coe, «Numéro 11», trad de l’anglais par Josée Kamoun, Gallimard, 450 p.

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