Talentueux, il l’est sans conteste. Précoce, davantage encore. Il n’avait que 18 ans, Jonathan Delachaux, originaire de Môtiers (NE), dans le Val-de-Travers, lorsque, en 1994, frais bachelier latin-anglais du Lycée de Neuchâtel, il inventait trois musiciens, alors adolescents, qui allaient l’accompagner durant tout son parcours d’artiste et vieillir avec lui: Vassili, Johan et Naïma.

Modèles d’innombrables tableaux phosphorescents, gravures et mêmes sculptures exposés en Suisse, en France, en Allemagne, en Italie et jusqu’en Inde, au Canada et aux Etats-Unis, Vassili, Johan et Naïma ont vécu maintes aventures au gré des périples et des voyages de leur génial inventeur. Genevois d’adoption, Jonathan Delachaux est marié depuis 1998 avec la comédienne, chanteuse-compositrice genevoise Zoé Cappon, sa contemporaine. Elle et lui, qui est aussi saxophoniste, forment le groupe rock What’s Wrong With us? avec deux autres musiciens.

L’artiste travaille actuellement à ses nombreuses réalisations dans son immense entresol du centre-ville, près du parc des Bastions. C’est là même que, durant une année et demie, il a réalisé le tableau géant qui sera prochainement exposé au Museum of Old and New Art (Mona) de Hobart: «Il s’agit d’une toile de 24 mètres sur 3, composée de plusieurs pièces qui ont été transportées par cargo jusqu’en Tasmanie», explique-t-il.

Un anti-musée

«Sur place, des techniciens effectuent actuellement des tests de luminosité. Pour l’heure, en raison de la situation due au Covid-19, l’Australie est encore fermée aux touristes, mais dès qu’il sera possible d’y voyager, je me rendrai sur place pour diriger les travaux, même si l’équipe locale est extrêmement compétente.»

Diplômé de la HEAD en 1998, l’ancienne Ecole supérieure d’arts visuels de Genève, Jonathan Delachaux est donc un des premiers artistes romands à exposer dans «un des dix plus incroyables musées du monde». Comment l’occasion s’est-elle présentée? «Il y a quelques années, raconte-t-il, David Walsh, le créateur du Mona, mathématicien surdoué et joueur de black-jack grâce auquel il a fait fortune, est venu à Genève, où je l’ai connu par le biais de mon galeriste. Mes trois personnages imaginaires, Vassili, Johan et Naïma, l’ont enthousiasmé et il m’a proposé de les immortaliser sur la toile la plus importante que j’aie jamais réalisée. J’ai alors eu l’idée de les faire jouer au black-jack.»

David Walsh, dit «le Diable de Tasmanie», a fondé le Mona en 2011. Ce musée privé, sis à 12 km au nord de Hobart, la capitale de la plus grande île d’Australie, au large de Melbourne, défie tous les tabous. Deux fois plus grand que le Guggenheim de New York, il constitue en fait un anti-musée qui démocratise l’art et défie les classiques.

La ville de mes rêves se situe sur un archipel d’îles flottantes entre Christchurch et Hobart

Jonathan Delachaux

C’est le pari fou d’un gosse né dans les bidonvilles de Hobart et devenu milliardaire grâce à son génie des chiffres: une structure souterraine qui se développe sur trois étages pour une superficie totale de 6500 m², sombre et dépourvu de fenêtres, contenant certains objets macabres comme des carcasses d’animaux ou des corps mutilés.

La Tasmanie est cependant un rêve encore lointain pour Jonathan Delachaux, 44 ans cette année, qui a d’autres flèches à son arc. Il se prépare notamment à participer à la prochaine édition de Bex & Arts, qui va ouvrir ses portes le 22 juin. Il y exposera une grande peinture d’environ 4,8 mètres, qui représente une vingtaine de Bellerins – les habitants de Bex – «qui prennent la pose comme s’ils partaient pour la ville imaginaire de mes récits, Tchan-Zâca. Qui, en patois du Val-de-Travers, signifie «chanson triste». Avec, derrière eux, une image en 3D. J’y ai travaillé jusqu’en février dernier.»

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Mais son «grand projet», qui trotte désormais dans sa tête «depuis une dizaine d’années, c’est de fabriquer en maquette la ville» de ses personnages. Et pour la petite histoire, un des trois adolescents nés de son imagination dans les années 90, Vassili, a été retrouvé mort en 2014 à Haïti, «bouffé par des chats». En fait, son créateur n’aurait pas souhaité une fin tout aussi précoce que tragique, mais c’est ainsi qu’en a décidé l’auteur d’une des histoires le mettant en scène, le journaliste Arnaud Robert.

Sur un archipel…

«La ville de mes rêves se situe sur un archipel d’îles flottantes entre Christchurch et Hobart», précise son créateur, ce «sera une maquette façonnée à la pâte à modeler sur laquelle je travaille en collaboration avec des architectes et des informaticiens. J’espère un jour pouvoir l’exposer en plein air, un peu comme un «Swissminiatur», ici ou en Tasmanie.»

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C’est que les voyages ont forgé le vécu du couple Jonathan-Zoé, qui a résidé six mois en Inde en 1997, puis autant au Japon en 2000 et à New York en 2001, au moment des attentats du 11 septembre, et six mois encore à Berlin. Jonathan Delachaux n’oublie pas non plus le Val-de-Travers où, dit-il, ses parents, tous deux professeurs à la retraite, sont les fondateurs de l’exposition de sculptures Môtiers – art en plein air, qui aurait dû avoir lieu cet été mais que la pandémie a repoussée en 2021.


Profil

1976 Naissance à Môtiers (NE).

1994 Maturité à Neuchâtel et rencontre de ses trois personnages imaginaires.

1998 Diplôme de l’ESAV, mariage avec Zoé Cappon.

2000 Expositions en Suisse, en Europe, en Inde, aux Etats-Unis et au Canada jusqu’en 2019.

2020 Exposition au Mona de Hobart, en Tasmanie.


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