A 8 ans, tout tremblant sur son siège de cinéma face au Tyrannosaurus rex de Jurassic Park, Jonathan Jobin était loin d’imaginer qu’il signerait, bien des années plus tard, les effets spéciaux du nouveau film de Steven Spielberg. Aujourd’hui âgé de 32 ans, ce natif de Prêles, dans le Jura bernois, vient en effet de collaborer, au sein de Digital Domain, aux effets visuels d’un des films les plus attendus de ce début d’année: Ready Player One. Spécialiste de la retouche d’image – il est digital compositor, comme on dit dans le métier – avec déjà une longue expérience du blockbuster (les versions live produites par Disney de Cendrillon et de La Belle et la Bête, Fast & Furious 8), il nous fait part de son expérience.

Notre critique (enthousiaste) du film:  «Ready Player One», les aventuriers de l'arche virtuelle

«Le Temps»: En quoi consiste le travail d’un «digital compositor»?

Jonathan Jobin: C’est la dernière personne à œuvrer dans la chaîne des effets visuels. On reçoit les différents éléments d’une scène – les séquences impliquant les acteurs tournées sur fond vert, l’environnement destiné à l’arrière-plan, un monstre en 3D – et notre tâche consiste à assembler ces éléments pour qu’ils aient l’air d’avoir été filmés ensemble. Il y a donc beaucoup de travail d’étalonnage, des fumées ou différents effets à rajouter, des montagnes à «bleuter» quand elles sont censées être loin…

Quelles sont les difficultés de ce travail?

Se retrouver avec un réalisateur qui ne sait pas où il va. Quand vous travaillez avec quelqu’un comme Steven Spielberg, c’est génial parce qu’il sait exactement ce qu’il veut et comment il va l’obtenir. Mais avec des réalisateurs moins connus, c’est parfois le studio qui prend les commandes des effets visuels. Et là, ça peut vite être problématique. Le pire, c’était pour Les 4 Fantastiques: le studio avait carrément viré le metteur en scène pendant qu’on terminait les effets spéciaux. A un moment du film, les héros se rendaient sur une planète dont l’environnement n’avait jamais été défini. Les acteurs avaient été filmés sur fond vert et on a dû changer près de 60 fois l’arrière-plan. Au début, ils voulaient des éclairs, puis des aurores boréales, un décor volcanique, de la neige… On s’est retrouvés à trois semaines de la sortie alors qu’il nous restait l’équivalent de quatre mois de travail… Dans des cas comme ça, le résultat à l’écran s’en ressent forcément.

De quoi vous êtes-vous occupé sur «Ready Player One»?

Le film se passe à la fois dans un monde futuriste, en 2045, et dans un monde virtuel. ILM, la compagnie partenaire attitrée de Steven Spielberg, s’est chargée d’élaborer ce dernier. A Digital Domain, on s’est occupé du monde réel et j’ai surtout travaillé sur l’habitat du héros, une espèce de bidonville constitué de roulottes empilées les unes sur les autres. Sur le plateau, ils avaient construit en vrai trois ou quatre piles de roulottes pour les avant-plans, mais tout le reste a été rajouté numériquement. J’habitais encore à Vancouver à l’époque, donc je n’ai pas eu l’occasion de rencontrer Spielberg lors de ses visites au studio de Los Angeles, mais je l’entendais parfois parler de mon travail lors de nos conférences téléphoniques.

Et que disait-il de vous?

Souvent du bien. Quand il aime ce que tu fais, il te le dit: «Ça, j’adore, bravo!» Ça fait plaisir venant de quelqu’un de sa stature. C’est vraiment un gars qui ne se prend pas la tête, très simple et qui respire la sincérité. Et puis il est impressionnant parce qu’il a vraiment un œil exceptionnel. Il examinait peut-être 80 ou 100 plans dans la journée, en demandant pour chacun d’eux des modifications, et quand il revenait deux semaines plus tard, il se souvenait du plus petit détail. Tout ça alors qu’il était déjà en train de tourner son film suivant, Pentagon Papers.

Tirez-vous une fierté de travailler pour Spielberg, ou finalement est-ce un film comme un autre?

Non, c’est d’un tout autre niveau. Tout le monde, à Digital Domain, voulait en être. Beaucoup ont même accepté de bosser à des degrés de responsabilités inférieurs, juste pour pouvoir faire partie de l’aventure. Moi, j’ai eu de la chance parce que mon superviseur me voulait absolument. On s’entend bien, il apprécie mon travail, connaît mes points forts…

D’où vient votre passion pour les effets spéciaux? Le cinéma américain vous faisait déjà rêver gamin?

Non, pas tant que ça, même si à l’époque je suis forcément resté bouche bée face à Jurassic Park. Je me suis en fait plutôt d’abord orienté vers le design, la vidéo puis la 3D. J’avais d’ailleurs élaboré toute la version 3D du film d’animation Max & Co [réalisé par les Fribourgeois Sam et Fred Guillaume, ndlr], pour les aider à préparer le tournage en stop motion, et la prod m’avait ensuite demandé de finaliser les effets spéciaux. C’est là que j’ai découvert le compositing. Ça m’a plu et je suis parti en faire huit mois en Malaisie, pour des pubs, en suivant un copain. En revenant, j’ai pris des cours de mon côté pour me perfectionner et tout a décollé quand j’ai décroché en 2013 La Belle et la Bête, de Christophe Gans.

Votre travail est-il purement technique ou laisse-t-il une part de créativité?

Ça dépend du film. Il y a clairement un aspect très technique, avec des effets qui doivent recréer la réalité. Mais dans Cendrillon, par exemple, j’avais pu développer un travail beaucoup plus créatif. J’ai bossé quasiment un an seul sur la longue séquence de la transformation de la robe. Là, tu as beaucoup plus de liberté, avec la possibilité d’apporter ta touche. Même si les effets spéciaux des particules qui tournent autour de l’actrice étaient déjà conçus à l’avance, il y a un gros travail de compositing pour leur donner un look particulier, décider que celle-ci sera bleue et très brillante, l’autre jaune avec un effet de scintillement.

«Digital compositor», on en vit bien?

Si tu es un peu connu, tu atteins facilement un salaire de 100 000 dollars par an, et parfois plus. Dans un pays où le niveau moyen tourne autour des 40 000 dollars, ça te fait un niveau de vie assez confortable. Moi, ça me permet de faire de grands breaks entre deux films pour développer des projets personnels. Je fais de la photo, mais je travaille aussi sur un truc encore secret, qui utilise des moteurs de jeux vidéo pour les calculs 3D à la place de moteurs standards, et qui pourrait m’ouvrir les portes d’un autre business.