Critique: «7e Symphonie» de Mahler par l’OSR, au Victoria Hall

Jonathan Nott, la contagion

mahlérienne

Sans aller jusqu’à l’exploit, on peut dire que Jonathan Nott a relevé un sacré défi. En choisissant comme premier contact avec l’OSR la 7e Symphonie de Mahler, si touffue, énigmatique et paradoxale, le chef britannique a placé haut la barre. Le test réciproque que représentait ce concert était très attendu. Avec autant de curiosité que de crainte. Très peu de répétitions pour un tel monument: le risque était énorme.

L’œuvre – déstabilisante dans l’éclatement kaléidoscopique de ses formes et de ses climats, et facilement lassante dans la répétition de ses cellules thématiques si la tension n’est pas maintenue sans relâche – déploie ses contradictions sur presque une heure et demie. Il faut une précision drastique, pour éviter le sentiment d’une accumulation désordonnée d’éléments disparates. Mais aussi un solide sens de la narration et une grande malléabilité afin de soutenir les volte-face émotionnelles de la partition, extrêmement complexe.

Pour avoir enregistré l’intégrale des symphonies avec l’Orchestre symphonique de Bamberg, Jonathan Nott fait partie des chefs contaminés par le virus mahlérien. Sa signature, dans cet univers si particulier qui soulève autant de passions que de détestations, c’est la limpidité des plans, la fluidité des mouvements, la souplesse des nuances et l’effusion des sentiments. Avec une façon d’avancer en évitant le marquage des temps. Comme en vol.

Pari gagné, donc: l’œuvre, rarement donnée, s’est miraculeusement rassemblée sous la direction très engagée du chef, qui a tout autant libéré que canalisé les folies de l’œuvre. Des premières mesures, entre battements de cœur et marche funèbre, où le Tenorhorn plante un climat lugubre, les contraires s’affrontent et se succèdent sans répit. En collages sonores. Les cordes sombres et les bois inquiets enchaînent, avant de basculer d’éclaircies en tourmentes, de visions fantomatiques en citations ironiques, d’ambiances campagnardes en valses sentimentales.

Si l’homogénéité générale et la précision d’attaque tardent à s’installer dans le mouvement initial, qui mériterait une cohésion et une attention plus resserrées, dès la première «Nacht­musik» le magma en fusion s’organise, et la pâte orchestrale se densifie tout en s’éclairant jusqu’au «Rondo-Finale». Il faut saluer la qualité des solos, des cuivres aux bois, en passant par chaque registre de cordes et de percussions. Car dans les dialogues entre eux, menés comme autant de discussions straussiennes, l’écoute se révèle sensible, et l’échange fertile.

Très beaux entrelacs sotto voce, bouillonnements instrumentaux, volières animées, lumières vives, ébranlements profonds et éclats aveuglants: ce «Chant de la nuit» s’ouvre à la lumière dans une forme de rêve éveillé. Encore fragile, mais inspiré. La vibration qui circulait au salut final et l’affectueuse ovation réservée au hautbois solo Roland Perrenoud, qui donnait son dernier concert à Genève depuis son arrivée à l’OSR en 1989, ont achevé de rendre à ce concert des allures de rencontre importante.