Spécial Cité de la musique

Jonathan Nott et Magali Rousseau, l’accord commun

L’Orchestre de la Suisse romande sera l’utilisateur principal de la salle de concert et de ses commodités. Pour le directeur musical et l’administratrice générale, la Cité de la musique propulsera enfin l’orchestre dans le XXIe siècle

Pour les équipes et les musiciens de l’Orchestre de la Suisse romande (OSR), le projet de la Cité de la musique représente une occasion historique de sortir d’un fonctionnement centenaire, dans la salle pourtant aimée du Victoria Hall, mais conçue pour une harmonie et devenue inadaptée aux exigences d’une formation symphonique internationale.

Les deux nouveaux arrivants à la tête de l’orchestre ne pouvaient envisager meilleure conjonction que la construction d’un édifice dont ils seront les principaux utilisateurs de la salle de concert. L’occupation parallèle des locaux par la Haute Ecole de musique (HEM) rapprochera aussi les étudiants en musique d’une phalange avec laquelle les liens se verront organiquement renforcés.

Magali Rousseau et JonathanNott, étroitement associés à la conception «technique» de l’ouvrage, défendent les besoins et les particularités de l’OSR lors de réunions régulières. Aujourd’hui, l’objet se concrétise.

Le Temps: Que représente cette Cité pour vous?

Magali Rousseau: Jusqu’à présent, l’OSR est un orchestre nomade. Il doit se déplacer sans cesse entre la Salle Wilsdorf pour ses répétitions, les bureaux à la rue des Maraîchers, les concerts au Victoria Hall et le Grand Théâtre ou à l’ODN pour l’opéra. Nous allons enfin avoir enfin une vraie maison, où s’ancrer et se projeter dans l’avenir, ce qui aide forcément à progresser.

– Est-ce que cela aura un impact sur la programmation?

– Bien sûr, énormément. Au Victoria Hall, beaucoup d’œuvres ne peuvent être programmées à cause du manque de place sur le plateau pour l’effectif requis, et de la puissance sonore, assourdissante dans certains cas. Nous avons donné Le Sacre du printemps en juin, mais avons atteint l’extrême limite que peut supporter l’auditeur. Du point de vue des musiciens, il est aussi très frustrant, pour la qualité de leur travail, de devoir tout penser pour ne pas produire un son trop écrasé ou projeté. La Cité va nous permettre d’imaginer autrement la programmation, d’avancer sur des projets musicaux plus audacieux, voire spatialisés. Cela aura donc un impact sur le répertoire, qui pourra ainsi évoluer.

– Au niveau technologique, avez-vous des désirs?

– C’est un sujet qui nous tient très à cœur avec Jonathan Nott. Nous aimerions développer le domaine de la captation des concerts, tant audio que vidéo, ce qui nous permettra d’avoir un fonds d’archives de tous les concerts produits. La salle sera équipée en matériel adéquat. Pour l’aspect sonore, il y aura une cabine RTS intégrée que nous pourrons utiliser. Et sur le plan de l’image, nous allons essayer d’installer des caméras fixes, dont on peut aussi imaginer que la RTS s’en servira avec son personnel et ses compétences professionnelles, pour des événements importants. Cela va considérablement augmenter la visibilité de l’orchestre.

– Est-ce une façon de repositionner l’OSR sur l’échiquier international?

– Indiscutablement. Pour les musiciens, ce sera l’occasion de passer d’une formation traditionnelle à une phalange actuelle. Tous les grands orchestres d’aujourd’hui ont leur salle, leurs captations, leur site et sont très actifs sur les réseaux sociaux et le Web par exemple. L’OSR le mérite, car il joue aussi bien que les grands, et peut jouer comme les très grands si nous lui en donnons les moyens.

– Ce sera l’occasion de casser avec une image passéiste?

– Le Victoria Hall est une très belle salle, mais en termes de communication, l’image des dorures ne correspond plus à la réalité d’un orchestre du XXIe siècle et de ce qu’il souhaite, notamment d’aller vers un public plus jeune et plus ouvert. En termes d’identité, la Cité va moderniser l’orchestre. Et sur le plan pratique, avec un restaurant, une bibliothèque, un espace public ou des expositions, nous toucherons forcément un nouveau public. L’espace se verra animé d’une vie supplémentaire, avec des gens qui viennent en promenade, puisqu’il y aura un parc, ou pour boire un café, visiter…

– Quel est votre modèle de salle?

– Dans le concept, la Philharmonie de Paris a réussi ce grand défi. Les concerts sont complets dans la grande salle symphonique, et tout se côtoie sur le site: le Conservatoire national, la cité pour les formes plus petites et les musiques actuelles, la salle d’exposition, le musée, les pratiques pédagogiques… Pour moi, voilà un vrai modèle: un centre névralgique qui vit. La culture y règne partout.

– Dans un quartier qui n’était pas évident…

– En effet. Ça l’a complètement dynamisé. Avant, le XIXe était un arrondissement sous-équipé, dangereux, pas agréable. Aujourd’hui, il est transformé. Populaire dans le meilleur sens du terme, où il fait bon vivre. Ça a complètement changé le visage de ce quartier. Il faut pousser une porte et entrer voir ce qui se passe en ayant la possibilité de ressortir quand on veut, sans gêner, même cinq minutes, juste par curiosité. Regarder un atelier, des instruments… Quand la porte est entrouverte, c’est déjà gagné.

– Cette salle de concert vous inspire-t-elle?

– Personnellement, je ne trouve pas que ce soit la plus réussie. Elle est un peu trop grande, les auditeurs sont un peu trop loin de la scène, même si Jean Nouvel a essayé d’être attentif à cette notion. Venir au concert, c’est vivre une expérience, être proche des autres et des musiciens. Sinon, il suffit de mettre un disque… A l’inverse, l’auditorium de Radio France, dans le même concept de scène au centre du public, me paraît un peu petit. Le public est presque dans l’orchestre avec les problèmes d’ajustement du volume sonore que cela implique.

– Quelle sera l’identité genevoise de l’OSR dans la Cité?

– Le site, évidemment, est emblématique de la ville des Nations unies, de l’ouverture sur le monde. L’implantation proche de l’ONU est formidable et correspond aux valeurs que doit porter l’OSR. Un orchestre est intrinsèquement international, avec des sensibilités et des cultures très diverses. Les musiciens de tous pays œuvrent ensemble vers le même but, dans un langage commun et universel.

– Quels sont les points essentiels pour un bon fonctionnement de l’orchestre?

– Au-delà de l’acoustique et de la scénographie qui doivent être excellentes, il y a une foule de détails essentiels. Par exemple des loges pour tous, hommes et femmes, au même niveau et près du plateau pour faciliter la circulation et arriver vite sur scène. Il est indispensable que l’équipe de chargement puisse travailler à hauteur de la scène, qu’il y ait un parking intérieur afin que les camions puissent se garer en attendant la fin des concerts, disposer de places de stockage à proximité, surveiller bien sûr les dimensions mais aussi l’isolation des portes qui doit être adaptée tant sur le plan phonique que calorifique, pour ne pas entendre le vent siffler comme dans d’autres salles, ce qui est préjudiciable aux enregistrements.

Les emplacements de caméras, la visibilité et l’installation d’un grand écran sont nécessaires, et il faut penser au rangement et au déplacement du piano, avec de grands espaces de dégagement et des portes assez larges. Des bureaux administratifs et techniques sur les lieux, une bibliothèque commune entre l’OSR et la HEM, notamment: le cahier des charges est énorme et devra être retravaillé avec l’architecte, qui sera choisi.

– Pour le chef, qu’est-ce qui comptera dans cette salle?

Jonathan Nott: Nous n’avons pas forcément besoin qu’elle soit trop grande. Environ 1600 places devraient suffire pour le bon rapport entre la scène et la salle. La technique audio-vidéo est un point central, et doit être excellente. Tout ce qui concerne la transmission en continu et les captations en direct ou en retransmission est fondamental pour moi.

– Est-ce que la Cité aura une influence sur l’identité de l’orchestre?

– Pas sur le plan de l’identité sonore et musicale. Mais sur celle du travail, oui. L’acoustique, le confort de la scène, la configuration de l’espace et son volume vont changer la donne. Dans une bonne acoustique, il est plus facile de faire de la musique avec plus de tension, de concentration, d’esprit et de souplesse. Tous les musiciens ont besoin de s’entendre entre eux pour bien jouer ensemble. Et il faut souhaiter qu’ils puissent savoir exactement ce que le public entend pour offrir un bon rendu musical.

C’est ce que j’attends du nouveau Concert Hall. Plus que l’identité de l’orchestre, cela touche à celle du bâtiment, de la ville, du pays. Voyez avec Hambourg comment la construction de la Philharmonie de l’Elbe a rendu vie à une ville moribonde. Je veux faire de la musique pour tout le monde, pas seulement pour quelques privilégiés. Ce sera l’occasion unique d’une resocialisation, d’un rajeunissement, d’une «énergisation» des échanges entre tous.

– Il y aura aussi d’autres grands orchestres invités…

– Oui et c’est une chance de pouvoir se mesurer à eux. Mais il aussi très important que cette salle soit perçue comme celle de l’OSR. Nous les inviterons dans notre lieu, devant l’ONU. L’effet secondaire de cette implantation internationale sera que l’OSR représentera clairement la Suisse romande dans le monde et sortira de son image traditionnelle. Mahler disait que la tradition, c’est du laisser-aller. L’OSR portera la musique plus loin dans la nouvelle Cité de la musique et développera la tradition autrement. L’orchestre n’a pas besoin d’être modernisé. Il est plein de musiciens actifs, vivants, ouverts et jeunes d’esprit. Bien plus que dans beaucoup d’orchestres que je connais. Il s’agira juste d’une autre façon de grandir.

– L’aspect visuel est-il important dans une salle de concert?

– Oui, l’éclairage compte beaucoup. Et les couleurs choisies aussi. C’est un lieu d’écoute, mais également d’observation. Pour éviter l’aspect «église» où le prêtre opère devant l’audience avec un orgue en fond de scène, dans une configuration de shoe box, je suis plutôt partisan du système en vignoble où la communauté entoure l’orchestre. Mais pas comme un cirque. Il faut trouver le bon équilibre. Un peu, pas trop… Les jeunes doivent se sentir dans leur salle, un endroit qui leur parle, fait aussi pour eux. Et ensuite j’arrive pour leur dire «Est-ce que ce n’est pas fantastique cette musique? Est-ce qu’elle ne change pas votre vie?» Et le cercle continue…

La Cité nous autorisera à imaginer des œuvres nouvelles avec projections d’images ou de lumières, ou d’autres formes d’expression artistique. J’aimerais brancher le public à son siège, et qu’avec ce projet, Genève redevienne une place internationale ambitieuse sur l’échiquier du monde culturel. La ville n’est pas grande comparée à Londres ou à Paris, mais elle est très multiculturelle. Genève est paradoxale, et ce que j’aime beaucoup ici, c’est son intimité, qu’il faut conserver. Mais sans que la ville se replie sur elle-même. Il faut que la vie revienne aussi après 22 heures. En musique…

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