Société

Jonathan Safran Foer, sa bonne chère est triste

«Eating Animals», le dernier livre du jeune prodige américain, peut convertir quiconque au végétarisme. Voici pourquoi

Insupportable, ce Jonathan Safran Foer. Passe encore que, à 30 ans et des poussières, ce diplômé de Princeton ait publié deux romans traduits en des dizaines de langues, Tout est illuminé et Extrêmement fort et incroyablement près. Que son écriture divise la critique, qui le considère comme un génie absolu ou un snob prétentieux. Qu’il ait épousé une autre étoile montante de la littérature américaine, Nicole Krauss, et que le couple vive, where else, à Brooklyn. Mais que ce romancier décide de s’éloigner de la fiction pour se pencher sur le fait de manger de la viande, qu’il rassemble ses réflexions dans un ouvrage-réquisitoire contre l’élevage industriel, Eating Animals, et que ce livre soit un phénomène, qu’il ait converti au végétarisme des centaines de lecteurs, voilà qui dépasserait presque les bornes.

Les Américains aiment manger. Enormément. Ces dernières années, par le biais de films comme Food, Inc., ou de livres (The Omnivore’s Dilemna1 ), des voix se sont élevées pour faire réfléchir la nation à ce qu’elle ingurgite, à la manière dont cette nourriture arrive sur la table et aux conséquences sur la santé et l’environnement.

Les Américains aiment aussi les récits de vie qui racontent comment l’auteur a soudain vu la lumière et changé sa vie. En témoignent les best-sellers récents Mange, Prie, Aime d’Elisabeth Gilbert ou L’Année où j’ai vécu selon la Bible de A. J. Jacobs. Condition sine qua non du succès: une bonne dose d’humour pour faire passer la pilule et le message.

L’humour est bien présent dans Eating Animals, paru l’année dernière en anglais et bientôt disponible en français sous le titre hélas réducteur «Faut-il manger des animaux»2. Après avoir évoqué l’attachement qu’il a pour son labrador, Safran Foer s’interroge sur ce qui nous empêche de croquer chiens et chats tout en avalant sans complexe des cochons si intelligents, ou des poussins. Comme l’on suit le cheminement de l’auteur, végétarien inconsistant depuis des années, dans sa volonté de se décider définitivement, l’ouvrage est éminemment personnel: il comprend nombre d’anecdotes sur son identité juive, les souvenirs liés aux repas de son enfance ou l’influence de la naissance de son fils dans son cheminement.

Mais Eating Animals est bien plus qu’un témoignage autobiographique. La quête personnelle sert de toile de fond à une enquête méthodique, son réquisitoire est soutenu par une avalanche de statistiques sur la manière dont les animaux sont transformés en chair à pâtée. «Je ne suis ni journaliste, ni historien, ni philosophe», rappelle Safran Foer. Il est pourtant un peu de tout cela: ce diplômé en philosophie a passé trois ans à se plonger dans des ouvrages spécialisés, à interviewer des chercheurs et à sillonner son pays, du Missouri à la Californie, pour rencontrer des éleveurs et visiter des abattoirs.

Le consommateur sait vaguement que les conditions d’élevage actuelles sont la plupart du temps déplorables. Sait-il qu’aux Etats-Unis, chaque employé doit abattre 2000 têtes de bétail par jour? Que 250 millions de poulets mâles nés de poules pondeuses sont passés à la poubelle chaque année aux Etats-Unis puisqu’ils ne servent à rien? Que poules et cochons sont bourrés d’antibiotiques pour survivre aux maladies engendrées par leurs conditions de détention? Que les becs des poulets sont tranchés à vif et les vaches dépecées vivantes? Etc., etc. De la déshumanisation de l’élevage à grande échelle, de la pollution qui en découle, du sadisme des employés comme système de défense pour supporter leur travail. De la cruauté, de la moralité, de l’animalité, l’auteur n’élude rien, sans jamais servir d’autre chose que les mots.

Ce livre tend un miroir inconfortable au lecteur, et son auteur espère que ce dernier ne détournera pas le regard. «La personne qui fait l’effort d’agir pour son rêve d’innocence doit-elle vraiment être vue avec commisération? Est-ce vraiment elle qui est dans le déni de réalité?» répond l’écrivain à ceux qui voient les végétariens comme d’irréalistes rêveurs. S’il ne fait pas mystère de ses propres conclusions, son ouvrage ne peut être résumé à un simple plaidoyer pour le végétarisme. Amateur d’un steak juteux et des tablées autour de la dinde de Thanksgiving, Safran Foer sait trop bien combien nous aimons le goût de la viande et à quel point ce que nous mangeons est constitutif de notre humanité, de notre histoire. Ce qu’il demande, c’est: quelles sont nos limites à l’obtention de ce plaisir? Moraliste, certes. Mais capable de laisser la parole à des éleveurs soucieux du bien-être des animaux qu’ils élèvent dans le but d’en faire de la viande, pour lesquels il éprouve respect et affection. Empathique, assurément.

La crédibilité littéraire de l’auteur renforce évidemment l’engouement envers le livre. Outre-Atlantique, l’écrivain a été invité à débattre par les reines du talk-show que sont Oprah Winfrey et Ellen DeGeneres. Dans un article pour le site d’information «The Huffington Post», l’actrice Natalie Portman, végétarienne depuis des années, a raconté comment le livre avait fait d’elle une vegan. Logiquement,

Olivier Cohen, l’éditeur français et ami de Safran Foer, n’a eu aucune hésitation à publier l’opus, qui s’inscrit totalement, selon lui, dans l’œuvre déjà amorcée par l’écrivain, même s’il suppose que le lectorat «va probablement être surpris, d’autant que chez nous, il y a une vraie frontière entre la fiction, l’analyse et l’autobiographie.»

Eating Animals a déjà été vendu dans vingt-deux pays. Si les chiffres et les situations présentées se réfèrent aux Etats-Unis, quiconque lira l’ouvrage et vit dans un pays riche ne pourra que s’interroger sur son propre rapport aux animaux, à la nourriture et à ce qu’il est prêt à accepter – ou pas. Et ne verra plus jamais son assiette de la même façon. «C’est un livre sur la honte d’être un homme», résume Olivier Cohen. Un livre émouvant et impitoyable. Décidément, ce Jonathan Safran Foer est insupportable.

1. The Omnivore’s Dilemma: A Natural History of Four Meals, de Michael Pollan, paru en 2006 chez Penguin, non traduit en français.

2. Faut-il manger des animaux?, à paraître en janvier 2011 aux Editions de l’Olivier.

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