Livres

Jonathan Safran Foer: «Souvent, les gens qui se séparent s’aiment encore»

Onze ans après son précédent roman, Jonathan Safran Foer signe «Me voici», une chronique gargantuesque de la dissolution d’un couple. Rencontré à Paris, il nous parle de l’enfance, de l’écriture et de la crise de la maturité

En 2002, Jonathan Safran Foer a 25 ans, les joues glabres et des lunettes rondes lorsqu’il déboule sur la scène littéraire new-yorkaise en publiant Tout est illuminé, l’odyssée cahotante d’un jeune auteur lancé sur les traces de son grand-père ukrainien. Prodige et nonchalant, il enchaîne trois ans plus tard avec Extrêmement fort et incroyablement près, une fiction malicieuse tissée dans les attentats du 11 septembre 2001.

Riposte littéraire

Depuis, à l’exception d’une enquête persuasive et glaçante, Faut-il manger les animaux?, Jonathan Safran Foer affolait davantage les tabloïds que les tables des libraires: son divorce d’avec Nicole Krauss, romancière, la vente de leur demeure new-yorkaise, son flirt avec l’actrice Michelle Williams. Il riposte en publiant Me voici, chronique gargantuesque de la dissolution d’un couple: Jacob et Julia Bloch ont trois enfants et sont mariés depuis seize ans. Leur union, fragilisée à force d’esquives et de concessions, va s’écrouler suite à la découverte de textos pornographiques. Au même moment, un violent séisme au Moyen-Orient détruit Israël.

On pourrait reprocher à Jonathan Safran Foer de mettre 750 pages à dire ce que Tolstoï résumait en une phrase: «Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l’est à sa façon», et il pourrait se dispenser de nous lister le prix des meubles et des casseroles du couple Bloch. Ce serait une lecture plus digeste, moins bourgeoise, mais privée de son coup de force: Me voici est un marathon existentialiste, une course d’obstacles conjugale et comique. Attablé dans la cuisine sans charme de son éditeur parisien, il nous a livré ses recettes.

Le Temps: Onze années ont passé depuis la parution de votre dernière fiction, «Extrêmement fort et incroyablement près». Vous a-t-il fallu tout ce temps pour écrire «Me voici»?

Jonathan Safran Foer: Non! J’ai écrit ce livre en deux ans. C’est de m’y mettre qui a pris du temps. J’ai commencé des pistes que j’ai abandonnées, j’ai élevé mes enfants. Je n’étais pas inquiet à l’idée du temps qui passait. Un peu, bien sûr, parce qu’il faut bien gagner sa vie, et parce que je ne voulais pas décevoir mes lecteurs.

– Avant «Me voici», vous travailliez sur un projet de série télévisée. Qu’avez-vous retenu de ces méthodes d’écriture?

– Les dialogues. Je n’en utilisais pratiquement pas dans mes livres précédents. Ils pullulent dans Me voici! J’aime ça. Je pense aussi que le livre est construit comme une suite d’épisodes, avec des scènes distinctes et du suspense. Et, bien sûr, il y a des échos, des thématiques qui reviennent régulièrement. J’y vois une manière d’investir le lecteur en lui proposant des repères – la récurrence donne matière à réflexion, à la différence d’un sujet qu’on évoque une fois pour ne pas y revenir.

– Comment ne pas se perdre dans la préparation d’un roman de 750 pages?

– On s’y perd nécessairement, il faut se perdre pour écrire. C’est la seule manière de se rendre disponible à l’imagination. J’écris comme je composerais un puzzle: je commence par un coin, puis je trouve le centre, puis je complète l’espace manquant entre les deux.

– On vous demande souvent quelle est la part autobiographique de ce livre. Comment expliquez-vous cette obsession pour la vérité jusque dans la fiction?

– J’ai divorcé en 2014, mais les événements racontés dans Me voici n’ont rien à voir avec ma famille. Ce n’est pas un livre autobiographique. Quant à cette obsession… Je crois que nous vivons dans une société cancanière. L’époque nous aliène. Prenez un téléphone. Les gens sont obsédés par leur téléphone, ils le consultent en moyenne 200 fois par jour, mais ils ignorent son fonctionnement. Comment l’écran s’éclaire-t-il? Comment les SMS sont-ils envoyés? Aucune idée, et aucune d’importance – l’aliénation, c’est ça. Maintenant, faites un feu: les flammes produiront un effet grisant. Pourquoi? Parce que c’est réel. Peut-être que nous cherchons dans l’art des expériences qui nous donnent l’illusion de la réalité.

– «Me voici» se déroule presque à huis clos dans la maison du couple Bloch. Est-ce pour signifier le caractère oppressant du mariage?

– Je crois que la maison est là pour signifier le foyer. Ce n’est pas tant de la maison mais d’eux-mêmes que Jacob et Julia Bloch n’arrivent pas à s’extraire. Ils aimeraient se transcender, se réaliser, mais restent prisonniers de leurs limites. Je ne crois pas que ce roman soit oppressant. Malgré certains événements tragiques, j’y vois un livre drôle, plein de vie, d’une vie qui continue malgré l’échec du couple. Je ne peux pas tout expliquer. On a tort de penser que les écrivains sont les mieux placés pour éclairer leurs procédés. Ecrire et parler sont deux choses opposées.

C’est un peu comme un chercheur et un athlète. Le physicien peut expliquer ce qu’il se passe dans un muscle lorsqu’on frappe un ballon. Mais le basketteur se contente d’être le meilleur athlète possible. Lorsque j’écris, je suis cet athlète. Ce n’est pas à proprement parler une activité physique, même si le sentiment d’être juste provoque une sensation particulière. Et lorsque quelquefois l’écriture culmine, c’est comme si je n’étais plus là. Dis comme ça, ça sonne mystique. Mais ce n’est pas le cas. C’est ce qu’on appelle le flow.

– Sam, le fils aîné de la famille Bloch, semble être le plus lucide sur la situation de ses parents. Dans «Extrêmement fort et incroyablement près», Oskar, le narrateur, avait 9 ans. Qu’apporte au récit le point de vue des enfants?

– Je voulais que ce livre parle de famille, de générations, de transmission. Il me fallait une famille complète. Je ne pouvais pas me contenter d’écrire sur un couple et laisser les enfants en marge. Je n’ai pas une vision romantique de l’enfance – je pense que c’est une période irrationnelle et difficile à vivre. Les enfants n’ont pas une meilleure appréhension de la réalité. Elle est seulement différente. Ils observent et disent les choses que les adultes ont de la peine à formuler. Prenez le scandale Harvey Weinstein à Hollywood. Tout le monde savait qu’il harcelait les femmes depuis trente ans, mais personne n’en parlait. Les enfants sont incapables de faire ça. Ce sont des observateurs sans filtres. Ils ne répriment pas, ils expriment.

– On aime penser que les mariages meurent avec les sentiments. Mais il est rarement question d’amour dans la séparation de Jacob et Julia.

– Je pense qu’ils s’aiment encore. A la fin du livre, Julia se remarie et demande à Jacob: «Rappelle-moi, pourquoi nous avons divorcé?» Ils sont incapables de répondre. La veuve de George Harrison, des Beatles, à qui il avait été demandé comment leur mariage avait pu tenir cinquante ans, avait répondu: «Notre mariage a tenu parce que nous n’avons pas divorcé.» On dirait une blague, mais c’est vrai. Lorsque les gens peuvent se permettre de laisser mourir quelque chose, c’est toujours ce qu’ils finissent par faire. C’est plus facile d’abandonner que de lutter pour réparer. C’est le cas de Jacob et Julia. Ils se séparent car ils ont laissé l’échec être une possibilité.

– «Me voici» fait référence à une scène biblique. Chaque membre de la famille est-il en quête de soi?

– Jacob a de nombreux problèmes d’identité. C’est un père pour son fils, un fils pour son père, un mari pour sa femme – mais pour qui est-il simplement Jacob? A quel moment sort-on de la relation pour être dans l’identité? Personne ne peut le faire à notre place et c’est un travail difficile. Effectivement, la quête du livre repose sur la nécessité de s’affirmer tel que l’on est vraiment, sans réserves ni conditions. C’est à ce nœud que renvoient les deux crises du roman: la découverte des messages pornographiques sur le téléphone de Jacob et le séisme au Moyen-Orient qui détruit Israël. Ces deux événements vont l’obliger à prendre position vis-à-vis de lui-même, sur sa judaïté, son couple, sa famille.

– La critique y voit le livre de la maturité, mais n’est-ce pas avant tout un livre de crise?

– La maturité est une crise, peut-être la pire de toutes.


Jonathan Safran Foer, «Me Voici», trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Stéphane Roques, L’Olivier, 742 p.

Publicité