Jonathan Swift

fait beaucoup plus fortque l’initiative Ecopop

Dans «Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays…», l’auteur des «Voyages de Gulliver» déploie humour et sarcasmes pour pallier aux problèmes de surpopulation

On le sait, les intellectuels sont des gens dangereux. Mais doit-on pour autant les prendre au sérieux? Sous les auspices d’Ecopop, il aura suffi d’un petit groupe de professeurs à la retraite pour faire basculer le débat politique national dans la science-fiction, et mettre à nouveau en crise les rapports délicats entre la Suisse et ses voisins.

Du côté de Fribourg, un économiste iconoclaste défend le projet d’une taxe sur les «nouveaux entrants», au prix d’un montage financier au bas mot complexe. Et dans les colonnes de ce même journal, on a récemment fait écho aux thèses d’éminents chercheurs qui proposent tout bonnement de réduire drastiquement l’accès des immigrés à l’aide sociale. (Voilà qui risquerait de faire grincer des dents à Bruxelles…) Comme si le résultat de la votation du 9 février, en révélant le malaise d’un pays qui doute de son avenir, avait affolé les curseurs, au point d’inspirer les projets les plus créatifs, auprès desquels les positions de Blocher et Cie semblent finalement bien modestes. Le sommeil de la raison engendre des monstres, sans doute, mais son abus aussi. Et de fait, on voit sortir de drôles de choses des «boîtes à idées» d’ici ou d’ailleurs. Avec les meilleures intentions du monde, ceci dit.

Mais le neuf a parfois le goût du vieux. Car un projet issu d’un think tank anglo-irlandais d’il y a presque trois cents ans bat à plate couture les propositions évoquées plus haut. Empruntant son nom à Jonathan Swift (acronyme JS), le père du fameux Gulliver, le moins que l’on puisse dire est que les cerveaux qu’il fait travailler voient loin. Jugez-en plutôt.

L’Irlande du XVIIIe siècle souffre de deux maux récurrents, la misère galopante et la surnatalité des plus démunis, qui entraînent le pays dans une périlleuse spirale. Il est évident que la multiplication exponentielle des pauvres a de nombreux inconvénients. JS a donc trouvé un remède fulgurant pour inverser le mouvement en permettant à la fois de relancer l’économie, d’améliorer le bien-être collectif et de contrôler la démographie. Ses concepteurs ont tout de même l’honnêteté de préciser que l’idée vient des Etats-Unis, qui ont toujours une longueur d’avance dans ce genre de choses: «Un Américain très avisé que j’ai connu à Londres m’a assuré qu’un jeune enfant en bonne santé et bien nourri constitue à l’âge d’un an un mets délicieux, nutritif et sain, qu’il soit cuit en daube, au pot, rôti à la broche ou au four, et j’ai tout lieu de croire qu’il s’accommode aussi bien en fricassée ou en ragoût.»

Manger les bébés des pauvres, en l’échange d’une modique somme pour leur permettre de continuer à alimenter cette nouvelle filière gastronomique. Il suffisait d’y penser! L’idée est lumineuse, et elle risque de faire des envieux du côté de nos chasseurs de «think». Les immigrés sont trop nombreux, tout le monde est d’accord là-dessus. On a déjà pensé à les refouler, les trier, les taxer, les priver d’aide sociale, autant d’excellentes suggestions, c’est vrai, mais… les manger? Après usage, soyons clairs, et donc au bout d’un laps de temps à définir par une commission fédérale ad hoc et, si possible, en concertation avec leur pays d’origine. La proposition est un peu inattendue, mais au fond géniale. Non discriminatoire, elle ne contrevient nullement aux accords bilatéraux. Et elle permet à l’économie d’y trouver doublement son compte, en conservant une main-d’œuvre toujours disponible et en dynamisant joliment la restauration. Chaque immigré mis à la casserole apporterait avec lui les parfums et les saveurs de sa terre natale. Qui s’en plaindrait? Ça nous changerait de la saucisse aux choux et de l’omble chevalier. Je rêve à voix haute, autant le dire. Tout cela serait sûrement fort difficile à organiser. La proposition avancée par JS est d’ailleurs restée étrangement lettre morte en son temps. Mais n’a-t-on pas trouvé depuis des moyens presque aussi élégants pour arriver à peu près au même résultat?

,

Jonathan Swift

Trad. Lili Sztajn, Mille et une nuits, 2001

«Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public»

«Je ne vois aucune objection possible à cette proposition, si ce n’est qu’on pourra faire valoir qu’elle réduira considérablement le nombre d’habitants du royaume. Je revendique ouvertement ce point, qui était en fait mon intention déclarée en offrant ce projet au public. Je désire faire remarquer au lecteur que j’ai conçu ce remède pour le seul Royaume d’Irlande et pour nul autre Etat au monde, passé, présent, et sans doute à venir. Qu’on ne vienne pas me parler d’autres expédients […], tant qu’il n’existe pas le moindre espoir qu’on puisse tenter un jour, avec vaillance et sincérité, de les mettre en pratique»