Musique

Jonathan Wilson, fils de Dieu

Le sosie de Jésus multiplie les miracles lui aussi. Producteur, il magnifie le sublime ou transforme des compositions quelconques en œuvres abouties. Compositeur, il aligne des albums uniques en leurs genres

Vous avez la chance de connaître Jonathan Wilson depuis quelques années. En 2011, son Gentle Spirit chargé aux guitares planantes et aux morceaux à rallonge vous a fait voyager dans le bon vieux temps, celui de Crosby, Stills, Nash & Young. Tout comme son Fanfare de 2013, bien qu’un peu moins inspiré. Mais les plus passionnés le savent bien: son vrai chef-d’œuvre reste Frankie Ray, son tout premier album, sorti en 2007, lui aussi situé dans les terres californiennes de la fin des sixties et désormais introuvable – on y reviendra. Maigre comme Gandhi, celui qui vit souvent pieds nus tel un Christ de la pop-folk américaine est réapparu sur terre il y a quelques semaines avec Rare Birds. Avertissement: il va falloir déconstruire votre science du Wilson pour mieux la réapprendre.

Coquin, il démarre en apesanteur, son ambiance préférentielle. Une intro trompeuse: une minute plus tard, les guitares lourdes prennent le pouvoir, en coalition avec les boîtes à rythmes et les synthés. Recette identique pour son single «Over the Midnight». Une stupéfaction pour un message très clair: sa promenade dans le temps continue, mais dans une autre décennie. «Faire tout le temps le même album, ce serait un aveu: celui d’un échec artistique où je serais juste capable de me répéter. Le gars acoustique, l’esprit Laurel Canyon, la comparaison avec CSN & Young… Ce sont de grandes références, mais je ne vais pas passer ma vie à simplement faire écho au passé», assène-t-il. La première écoute fait quand même craindre une vraie caricature des années 1980. Mais avec un peu de temps, une fois le choc absorbé, le verdict est sans appel: Rare Birds est un grand album, même s’il décline un peu vers la fin avec deux ou trois extraits qui auraient pu s’effacer sans nuire à l’ensemble.

Tristesse insondable

On le rencontre avant son concert parisien, fin mars. Immense, les yeux translucides, totalement pénétré avant même de parler. Si le mot magnétisme cherche un jour une nouvelle définition, qu’il parte à sa rencontre, il la trouvera. Avec un tel profil, il ne peut évidemment pas raconter n’importe quoi dans ses chansons. Sa poésie touche jusqu’à l’os quand il prend conscience de la bénédiction de la vie («N’est-ce pas un miracle qu’on soit tous en train de flotter, sans être gelés, qu’on soit tous les Elus?», dans «Trafalgar Square»), ou s’affiche d’une tristesse insondable lorsqu’il raconte ses ruptures et sa solitude. «Je parle du quotidien et des hommes, donc la palette d’émotions est très variée. La tristesse amène parfois la beauté, la pureté, et j’ai besoin de plonger profond pour trouver des choses à écrire. Cet album, c’est une cicatrisation, une cure de jouvence, une réconciliation pour moi comme pour les autres. Tout est là; je veux que ma musique touche les gens comme un tsunami émotionnel.»

Il s’est bien amusé à l’enregistrer en tout cas: «J’ai payé un promoteur pour que ce soit une fête permanente, qu’il y ait de la vie 24h/24 dans le studio. L’exact contraire de Gentle Spirit, où j’étais seul pour tout faire.» Seul, parce qu’il n’a besoin de personne, s’il le désire. Son grand pote Conor Oberst (Bright Eyes) dit que c’est un miracle de le voir passer d’un instrument à l’autre avec le même bonheur. Même si Wilson modère un peu le côté cadeaux des dieux.

«J’ai un vrai don que je ne conteste pas, mais ce n’est pas seulement ça. J’ai sacrifié un temps incroyable pour être capable de me considérer comme batteur professionnel, ou bassiste professionnel, ou guitariste, pianiste… J’ai passé un temps fou en studio, joué énormément de concerts aussi. Il y avait un prix à payer pour y arriver.» Il est temps désormais de poser la question qui nous brûle les lèvres depuis toujours: pourquoi Frankie Ray est-il devenu introuvable? «Les fichiers sont perdus, voilà pourquoi! Je déménageais vers la Californie avec tout mon matériel dans la voiture, les disques durs ont souffert et voilà. On peut encore dupliquer les CD, mais on ne peut rien remixer ou remasteriser. Je vais le ressortir un jour, pas de souci, j’attends juste une occasion spéciale.» Il faudra d’ici là se contenter de copies pirates avec un son saturé à la limite du supportable. Toujours mieux que rien.

Producteur recherché

Father John Misty, devenu artiste flamboyant après ses débuts de chanteur triste à guitare sous son vrai nom (Joshua Tillman), sait tout ce qu’il lui doit: «Sa maîtrise le place dans une classe tout à fait à part. Je ne vois pas trop comment on parviendrait à rendre justice à son travail.» Ce qui nous amène au rôle de producteur de Jonathan Wilson, ce son, ce style, cette patte qu’on retrouve chez tous ceux qui sont passés entre ses mains. «Je n’ai pas de règles précises, j’essaie des trucs, je cherche. Mais je ne passe pas non plus ma vie à expérimenter sans fin. A un moment, l’évidence s’impose.»

Même pour les cas désespérés. Midlake, des Texans auteurs de deux albums éternels (The Trials of Van Occupanther en 2006, The Courage of Others en 2010), n’y arrivaient plus, courant 2012, embourbés dans le perfectionnisme maladif de leur leader Tim Smith. Jonathan Wilson n’a rien pu faire, c’était paraît-il perdu d’avance: «Le groupe était déjà mort, ils allaient se séparer genre le lendemain de notre rencontre, leur destin était scellé. Leur manager a voulu tenter un tout dernier truc et s’est tourné vers moi. J’ai eu Tim au téléphone, un mec adorable qui parlait seul, en boucle, à répéter sans arrêt la même chose sur ce qu’il voulait faire. C’était un super groupe, mais ainsi va l’histoire: deux grands disques et terminé, ce sont des choses qui arrivent.» Midlake finira néanmoins par enregistrer un nouvel album, mais sans Tim Smith.

Jonathan Wilson est demandé par toutes et tous, comme une évidence, et il dit non presque tout le temps. A ceux qu’il aime: «A Weyes Blood, alors qu’elle est absolument fantastique. Idem pour Sharon Van Etten, je n’ai simplement pas le temps, je suis blindé de travail pour des mois.» Et sans surprise, à ceux qu’il n’aime pas plus que ça: «Si le projet artistique ne m’intéresse pas, rien à faire que l’artiste soit célèbre ou qu’il y ait plein d’argent en jeu, il n’y a aucune chance. Je ne peux pas, c’est au-dessus de mes forces d’avoir un manager dans le studio qui me dit: «Tu vas faire ce qu’il te dit parce qu’il est connu!» Je me transforme alors vite en punk et lui répète: «Ok, fuck you!»


Jonathan Wilson, Rare Birds (Bella Union/Musikvertrieb).

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