Jonny Greenwood tourne en boucle au Victoria Hall

Le guitariste et le London Contemporary Orchestra ont donné mercredi un concert puissant mais exigeant

Une symphonie de petites lumières qui scintillent dans l’obscurité. Tiens, c’est bien la première fois que l’on vous invite à sortir votre portable pendant un concert. Mieux encore: que l’on vous demande de vous connecter à un site internet pour faire biper votre mobile et ainsi participer à une œuvre collective. Mercredi soir, c’est un Victoria Hall blindé du parterre au balcon qui a esquissé un Self-Portrait with Seven Fingers en tapotant son écran tactile. Sur la scène, le London Contemporary Orchestra (LCO) et Jonny Greenwood, le guitariste de Radiohead venu en mode contemporain, enroulent de chair cette petite musique de nuit qui provient d’un peu partout dans les gradins. Composé par ce dernier, cet «autoportrait à sept doigts» clôt de jolie manière un concert de deux heures parfois assez exigeant. Le public est venu voir Jonny Greenwood, le rockeur électrique. Pour le même prix, il a aussi eu droit à un concert du LCO qui l’accompagne. Ou plutôt non, qui s’associe avec l’Anglais pour jouer un répertoire choisi mais parfois radical. Car le musicien et l’orchestre ne jouent pas toujours ensemble.

Seule, la formation interprète des œuvres actuelles – d’Edmund Finnis à Jonathan Harvey, dont le violoncelle miaule comme une voix humaine. Elle s’autorise aussi une brève incursion Renaissance avec un In Nomine de Parsons composé aux environs de 1565 mais qui sonne bigrement moderne.

Dans l’ombre et la lumière

Et Jonny Greenwood alors? Il apparaît et disparaît en fonction des besoins. C’est lui qui pilote les ondes Martenot pour une version spectrale de Vocalise étude d’Olivier Messiaen. Et qui se retire discrètement sitôt morte la dernière note de la partition. Il n’y a pas de star sur la scène du Victoria Hall, juste des musiciens qui veulent procurer du plaisir aux gens.

Lorsque le guitariste n’est pas là – il patiente sagement sur les côtés du plateau – c’est quand même sa musique qui passe. L’orchestre britannique alterne les extraits de ses musiques de films – celles de There Will Be Blood, The Master et We Need to Talk about Kevin – et les compositions récentes comme ce 88, toute nouvelle pièce pour piano solo. Un morceau «monstre» aux accents trafiqués très John Cage, qui enquille les clusters énergiques et les arpèges cristallins. Manière de dire que du côté du London Contemporary Orchestra on touche sacrément sa bille. Surtout sa violoniste, qui se lance dans le A Paganini du compositeur russe Alfred Schnittke, l’Annapurna du violon, une pièce virtuose et casse-gueule, pleine de chausse-trappes et de clins d’œil fugaces aux 24 caprices du destinataire de cet hommage dont on prétendait qu’il devait au diable son talent.

Reste que la salle n’est jamais aussi comblée que lorsque Jonny tourne en boucle sur son instrument. Courbé sur sa Fender, Greenwood maîtrise son Steve Reich sur le bout des doigts en répétant un Electric Counterpoint d’enfer. Devant les grandes orgues illuminées en bleu océan du Victoria Hall, le spectateur se laisse d’un coup aspirer par cette spirale sonique. Ce n’est plus Jonny Greenwood qui joue, c’est le Capitaine Nemo.