L’ultime soirée d’une saison musicale est peut-être la plus risquée. C’est elle qui laisse le souvenir vivant de l’année écoulée. Décevante: le public en emporte un sentiment d’amertume. Belle: l’entier de la programmation semblera heureux. Le concert de Migros Classics, avec Philippe Jordan devant son Orchestre symphonique de Vienne et le violoncelliste Gautier Capuçon en soliste, a enivré le Victoria Hall.

Le programme? Richard Strauss. Autant dire une plongée dans l’abondance orchestrale, une navigation délicate entre les entrelacements mélodiques et une traversée tumultueuse, exposée aux dérives sentimentales ou aux excès sonores.

Emporter Don Quichotte et Une vie de héros en tournée, c’est inviter l’orchestre et le public à affronter les tourments humains. Strauss a voulu rassembler en diptyque ces deux pièces pour mettre en regard la grande littérature et l’intime, la part héroïque ou dérisoire de l’artiste et de l’homme.

Autorité et affection

Philippe Jordan et l’Orchestre symphonique de Vienne (WSO) traduisent à merveille cette épopée contrastée. Ce qui diffère des traditionnelles lectures straussiennes? La clarté. Le chef évite tout débordement, qu’il soit affectif ou technique. Il maîtrise l’orientation et la portée des flux musicaux avec un sens aiguisé de la matière sonore, tissée avec souplesse et rigueur, autorité et affection.

En quatre ans de travail commun, Jordan et le WSO atteignent un équilibre épanoui. Les musiciens apportent leur chaleur, leur cohésion et leur entente remarquables. Le chef leur offre une dimension lyrique pratiquée (avec quel talent!) dans la fosse de l’Opéra de Paris. Leur interprétation trempée dans le chant et la suggestion instrumentale rend leur Strauss vibrant et puissant.

Avec le Don Quichotte inspiré et hypersensible de Gautier Capuçon, qui pousse son Matteo Goffriller de 1701 vers les registres les plus extrêmes, on touche à une forme de grâce. Musicien fin et racé, le violoncelliste conjugue l’abandon au drame, passant de sonorités râpeuses et profondes, que ne renieraient pas Casals ou Rostropovitch, à des couleurs célestes libérées de vibrato.

Son écoute des autres (les magnifiques altistes Herbert Müller et violoniste Anton Sorokov) rappelle quel chambriste il est. Le soliste n’hésite pas à se lancer dans un bis partagé avec l’altiste et un collègue de pupitre de l’orchestre, pour une transcription bouleversante d’un Prélude de Chostakovitch. Quant à Philippe Jordan et le WSO, ils achèvent leur conquête musicale par la 5e danse hongroise de Brahms et la Trisch-tratsch polka de Johann Strauss, livrées avec feu et classe.

Saison anniversaire de panache

Cette conclusion royale annonce une saison anniversaire qui ne manquera pas de panache. Pour les 70 ans de la série de concerts classiques, Mischa Damev a souhaité inviter des «artistes inclassables» parmi lesquels Sir John Eliot Gardiner ou le violoniste Leonidas Kavakos, ainsi que des interprètes «légendaires» tels que Pinchas Zukerman ou Anne-Sophie Mutter. Il annonce aussi de jeunes musiciens «sauvages», comme le clarinettiste Martin Fröst, le flûtiste Maurice Steger ou les «deux as de la direction» Lahav Shani et Mirga Gražinytė-Tyla.

On retiendra encore Marc Minkowski et ses Musiciens du Louvre, l’Orchestre de Birmingham et la pianiste Yuja Wang, le Concerto Köln dirigé par Giuliano Carmignola au violon, les Barocchisti de Diego Fasolis, le Philharmonique de Stockholm mené par Sakari Oramo, le Chamber Orchestra of Europe ou le Philharmonique de Rotterdam. Avec, comme formation moins médiatique mais à apprécier, le Philharmonique de Chine, dirigé par Tan Dun. De quoi explorer des chemins variés.


Renseignements: 058 568 29 00, Migros-Pour-cent-culturel-Classics. Nouvelle adresse genevoise dès le 20 août: rue du Commerce, 9.