De Vérone à Orange, il existe partout des festivals en symbiose avec un site historique. Rien là de très original. Mais en Jordanie, c'est un pays entier qui a décidé d'utiliser ce concept. D'Amman à Petra, de Jerash à la mer Morte, les plus beaux sites sont sollicités pour servir de décors aux concerts de stars orientales et occidentales et à une installation photographique du Suisse Beat Streuli. Et les journalistes ont été largement invités, d'Europe comme du Moyen-Orient, pour que soit relayée cette heureuse image multiculturelle du «Middle of the Middle East», comme aime à se présenter la Jordanie. Montée en quelques mois, l'opération paraît brillante. Elle s'est pourtant heurtée à quelques réalités.

«Nous avons été chargés de l'organisation en mars», explique Olivier Gluzman, patron des Visiteurs du soir, agence artistique française. Par qui? «Par le Ministère du tourisme, par le roi directement, par le Jordan Tourism Board (JTB).» Une réponse en trois temps qui révèle les enjeux du Jordan Festival. Pas question de lancer une telle machine, au budget impossible à connaître, sans un élan... royal!

D'ailleurs, début juillet, Abdullah II a dû défendre le festival face à quelques menaces de boycott venues de milieux islamistes au Liban comme en Jordanie. L'événement avait été confié selon eux à Richard Attias lui-même. Ce qui paraissait plausible quand on sait que l'homme, très people depuis qu'il a épousé l'ex du président de la République française, organise depuis 2005 la réunion annuelle des Prix Nobel à Petra. Les Frères musulmans et autres militants anti-sionistes dénonçaient les liens, pourtant rompus, de Richard Attias avec Publicis, dont le PDG, Maurice Levy, a organisé les 60 ans d'Israël à Paris.

Face aux menaces, le roi s'est empressé de déclarer que les Visiteurs du soir étaient bien les organisateurs. Et que même si Publicis l'avait été, il ne voyait pas le problème puisqu'il ne pouvait imaginer une entreprise majeure qui ne fasse pas d'affaires avec Israël. «Si toutes ces entreprises sont interdites alors nous avons de sérieux problèmes», précisait-il dans une interview à une agence de presse jordanienne.

La Jordanie serait donc bien le pays du milieu. Arabe, musulman, peuplé à 70% de Palestiniens, en paix avec Israël depuis les accords de 1994, et comme le déclarait avec un fier accent américain le guide du JTB qui conduisait les journalistes à Petra, subventionné par les Etats-Unis; que chacun s'y retrouve...

Et le Jordan Festival pourrait donc bien aider à donner une lecture positive de ce «Middle of the Middle East» où pourrait se rencontrer le monde entier. Un peu comme sur la grande installation de Beat Streuli prévue à l'entrée du site de Petra. Le photographe suisse prévoyait de juxtaposer des centaines de portraits pris ces dernières années sur les cinq continents. Mais pour le moment les visiteurs se retrouvent face à une immense palissade de bois... Commissaire du volet art contemporain du Jordan Festival, Cyril Pigot - encore un Français, - explique qu'il y a eu un malentendu sur les capacités techniques existant en Jordanie pour un tel projet. Très prosaïquement, on ne parvenait pas à coller ces grands formats sur leur support... Aux dernières nouvelles, l'exposition aura bien lieu, tout au long du mois d'août, prolongeant ainsi le festival.

On ne fera pourtant pas venir la presse internationale une deuxième fois. Qui, donc, s'est contentée d'une exposition un peu hors concept puisqu'elle a lieu non pas dans un site historique mais dans un centre commercial d'Amman. Faute d'avoir trouvé mieux en si peu de temps, explique, désolé, Cyril Pigot. Là aussi, des artistes locaux peu connus côtoient des stars internationales comme les Américains Steve McCurry ou David Lynch. David Lynch qui, dans sa présentation sur le site officiel http://www.visitjoran.com, félicite Cécilia Attias elle-même «pour son grand travail afin de créer ce nouveau festival». Questionné, un organisateur nous a assuré qu'il s'agissait d'une coquille. Que personne n'a encore effacée pour autant. Ce qui permet de penser que, malgré tout, certains réseaux ont aidé activement à la mise sur pied de l'événement.

C'est donc la musique qui assure l'essentiel du Jordan Festival. Ainsi, parmi les vestiges de la citadelle surplombant Amman, samedi 19 juillet, les chansons dégoulinantes de violon et de «habibi» doucereux faisaient danser les jeunes générations. Après une première partie due à un jeune Palestinien un peu fade, l'orchestre meublait l'attente de la très charmante mais peut-être un peu capricieuse Yara. Mais c'est surtout son compatriote libanais Fadl Saker qui a comblé le public de ses mélopées.

Plus smart, la soirée du lundi 21 à Jerash a eu lieu sous haute surveillance. Chaque pierre de cet incroyable site archéologique à 50 km de la capitale était gardée par l'armée, le roi ayant annoncé sa visite. Las, si une partie de la famille royale occupait bien les gradins du théâtre romain (4000 places!), Abdullah II a visiblement préféré garder son énergie pour sa rencontre avec Obama le lendemain. Il n'est donc pas venu applaudir les retrouvailles sous les étoiles du couple mythique du Carmen de Francesco Rosi (1984), Julia Migenes et Placido Domingo. A peine la complicité entre la pétillante Julia et le magistral «Placi» a-t-elle été troublée par la jeunesse de Monica Yunus. Qui chantait sous le regard aimant de son père. Le Bangladais Muhammad Yunus, Prix Nobel de la paix en 2006 pour sa défense du microcrédit, est un habitué des réunions de ses pairs à Petra.

Pas de bilan encore pour cette édition que le directeur du JTB, Nayef H. al-Fayez qualifie de numéro zéro. Déjà, il parle de 2009 qu'il aimerait mieux promouvoir auprès des agences de voyages à l'étranger. Plus touristique encore, mais aussi plus culturel puisqu'il est aussi dit que le Ministère de la culture serait plus présent. Et que d'autres domaines artistiques, comme la danse ou le cinéma compléteraient l'affiche.