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Jordi Savall, chantre de la musique celtique

Invité par le Festival Goyescas à Genève, partisan du dialogue interculturel, le gambiste catalan est en concert, ce dimanche au Victoria Hall, avec entre autres le joueur de cornemuse galicien Carlos Nuñez. Une immersion dans la musique celtique

La musique celtique? On imagine des cornemuses, des joueurs de vielle, des types en kilt – et des paysages embrumés. Mais c’est plus large, comme terme, et ça recouvre des siècles de musique, de l’Irlande et l’Ecosse à la Galice, en passant par la Bretagne et le Pays basque. Jordi Savall s’en fera le porte-parole ce dimanche au Festival Goyescas de Genève, avec le joueur de cornemuse et flûtiste galicien Carlos Nuñez et d’autres musiciens proches de lui.

Célèbre depuis qu’il a enregistré la bande-son du film Tous les matins du monde, le gambiste et chef catalan dirige aussi bien du Bach qu’il joue des musiques séfarades ou perses. Il rêve d’un monde où les différentes cultures et religions cohabiteraient en paix. Il pense que la musique est mieux à même de donner corps à cette vision que tout discours intellectuel. Et quand il est sur scène, il dégage une simplicité qui brise les chapelles et appelle à un dialogue interculturel.

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Pas de hiérarchie entre musiques «savantes» et «populaires»

«J’ai cette vision de la musique celtique comme si c’était de la musique baroque, confie-t-il d’une voix douce. Normalement, on se limite à présenter ce répertoire du point de vue strictement de la tradition orale – soit de la musique «folklorique» – mais il y a d’énormes collections de mélodies notées par des amateurs qui remontent à la fin du XVIIe siècle, aux XVIIIe et XIXe siècles. Quand je parle de tradition orale, je veux dire ce qui se transmet par l’oreille; la plupart des musiciens ayant interprété ces pièces au cours des siècles les ont jouées d’oreille. Beaucoup étaient incapables d’apprendre la notation musicale.»

Défricheur infatigable, fouillant les bibliothèques pour dénicher des trésors oubliés, Jordi Savall se bat contre les idées reçues. Il ne fait pas de hiérarchie entre musiques «savantes» et «populaires». Pour lui, cela n’a aucun sens, puisque nombre de compositeurs établis – et pas des moindres – ont puisé leur inspiration dans les musiques traditionnelles de leur époque. Paroles d’un sage.

Le Temps: Jordi Savall, pourquoi cet amour pour la musique celtique?

Jordi Savall: A un certain moment, je me suis dit que ce n’était pas normal que la musique celtique soit associée uniquement à la tradition orale et folklorique: il y a de grands compositeurs, de belles musiques, qui sont rarement joués. On a tendance à mettre en avant les pièces les plus entraînantes, les plus visuellement attractives pour le public, mais il existe des mouvements lents très beaux… Le bonheur qu’une pièce d’O’Carolan ou une lamentation de Simon Fraser peut vous procurer, c’est aussi beau et émouvant que n’importe quelle autre mélodie de n’importe quel autre compositeur de la période baroque.

Comment expliquez-vous que cette musique soit peu connue des mélomanes qui fréquentent les salles de concert?

Tout d’abord les musicologues – ceux qui classifient la musique en répertoire «savant» et «populaire» – ont déclaré que ces musiques étaient «populaires» parce qu’il ne nous reste que les mélodies… Or, des compositeurs comme O’Carolan et Niel Gow n’écrivaient jamais l’accompagnement. Ce n’était pas l’usage: les harpistes et musiciens de l’époque savaient trouver naturellement les harmonies qui correspondaient aux mélodies… Aujourd’hui encore, pour autant qu’on soit versé dans ce style musical, on voit tout de suite quelles sont les harmonies à mettre pour accompagner les mélodies.

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On peut même considérer qu’il subsiste un certain mépris à l’égard de ces musiques «folkloriques»…

Il n’y a pas de sous-classe. La révolution de ma démarche – une petite révolution –, c’est de dire non: tous les compositeurs du XVIIe siècle, même la musique celtique, ça appartient au même répertoire baroque. C’est simplement une musique d’un style différent, mais elle est tout aussi valable que celle d’un Marin Marais, d’un Vivaldi ou de n’importe quel autre compositeur.

Qu’est-ce que ça recouvre, la musique celtique? On la trouve dans quels pays, à quelles périodes?

C’est une culture très ancienne qui va au-delà d’un pays et d’une nation. Outre l’Ecosse et l’Irlande, on la trouve aussi au pays de Galles, en Bretagne, au Pays basque, en Galice, en Asturies et même en Catalogne. Les plus anciennes sources qu’on peut considérer comme celtiques, ce sont les musiques des Cantigas d’Alfonso X el Sabio qui seront jouées par Carlos Nuñez – des pièces de la deuxième moitié du XIIIe siècle perpétuées par transmission orale, de père en fils, de grand-mère à fille.

Quelle fonction sociale remplissait cette musique?

D’une certaine manière, je considère qu’elle a aidé les gens à survivre. Pensez à l’invasion de l’Irlande par les Anglais au milieu du XIXe siècle, la destruction de son modus vivendi. Il y a eu des famines terribles. Les gens devaient émigrer, sinon ils mourraient. Ils partaient avec leurs fiddles [terme anglais désignant le violon avec une connotation populaire], leurs flûtes et leurs guitares. Quand ils arrivaient dans le Nouveau Monde, ils se rassemblaient le soir, buvaient de la bière et jouaient de la musique. Celle-ci était leur aliment de l’âme, ce qui les connectait avec leur culture, leur pays, leurs amis, leur famille.

Avec quels musiciens jouerez-vous à Genève?

Il y aura deux ensembles, le mien et celui de Carlos Nuñez, qui rassemble des cornemuses, des flûtes, des bagpipes historiques et des bagpipes modernes professionnels. Je jouerai sur un dessus de viole et une viole de gambe basse ou lyra-viol. Andrew Lawrence-King jouera de la harpe celtique dans la tradition irlandaise (une copie d’instrument d’époque) et du psaltérion… Frank McGuire, lui, sera au bodhran, un instrument de percussion typique de la tradition celtique.

Quels sont vos autres projets actuellement?

Dans mon temps libre, je prépare les symphonies de Beethoven pour 2019-2020 avec des instruments d’époque. Une intégrale qu’on va donner dans les principales salles de concert à Paris, Hambourg, Barcelone, Lisbonne, Bonn, Vienne… C’est un projet européen, à la fois artistique et pédagogique. Outre Le Concert des Nations, il y aura des musiciens sélectionnés de toute l’Europe, et même du Japon et des Etats-Unis. Nous voulons mener une action sociale: on jouera ces musiques dans des quartiers et des lieux où elles n’ont jamais été jouées.

Mais pourquoi les symphonies de Beethoven? C’est un répertoire rabâché au concert…

Oui, sauf que ces symphonies sont le plus souvent interprétées par des orchestres modernes. Aujourd’hui, vous avez rarement l’occasion de les entendre sur instruments d’époque. L’effectif réuni pour la Symphonie «Héroïque», lors de ses premières exécutions à Vienne, c’était entre 30 et 50 musiciens. Pas plus. Il y a tout un foisonnement de détails qui disparaissent avec une masse d’instruments. Nous, on utilise des trompettes et des cors naturels, de vrais bois; les flûtes sonnent avec chaleur. C’est tout un autre monde sonore!

Vous avez toujours prôné le dialogue interculturel. Vous n’êtes pas pessimiste avec ce qui se passe actuellement aux portes de l’Europe?

Je suis pessimiste parce que malheureusement la peur fait réagir les gens de manière terrible. Mais on ne peut pas se permettre d’être pessimiste. Nous avons une Europe de l’argent, avec l’euro et les échanges commerciaux; nous avons une Europe dans laquelle tout le monde – ou presque – peut voyager sans problème; mais on n’a pas encore construit une Europe culturelle. Chaque pays gère la culture de son côté, mais elle doit voyager, on devrait davantage la partager. Il faut que tous, on lutte pour que l’Europe ait un sens.


Jordi Savall, Carlos Nuúñez et d’autres musiciens. «Dialogues celtiques: l’homme et la nature». Di 30 septembre à 17 heures au Victoria Hall de Genève. Festival Goyescas. www.festivalgoyescas.com

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