A l’issue de deux heures et demie d’un concert concentré, Jordi Savall n’affiche que disponibilité et amabilité. La fatigue? Quand l’amour débarque après quatre éprouvantes années du deuil de son épouse Montserrat Figueras, et que le bonheur de faire circuler les beautés de la musique demeure intact, il n’y a pas de place pour la fatigue. «Rien n’est plus porteur qu’une relation d’amour. Les années s’effacent, c’est une renaissance. Avec les êtres, comme avec la musique.»

Assis sur une chaise en bois pour ne pas sombrer dans le velours d’un canapé jugé trop mou, une indéfectible écharpe en bandoulière (rouge pour réchauffer les rigueurs de l’hiver, bleue pour rafraîchir les touffeurs de l’été) et un costume noir aux allures ecclésiastiques qui rappellent son éducation religieuse dans une famille pourtant très républicaine, Jordi Savall souhaite ne pas trop faire attendre ses hôtes de la HEM. «Pourrions-nous ne pas faire trop long?» Délicatesse.

Le passage genevois du célèbre chef baroque est célébré par un ultime dîner. Une semaine de travail avec les élèves de l’orchestre baroque, c’est long. Surtout dans un agenda hyperchargé.

Il faut «changer la manière de jouer»

«C’est long, et c’est court. Pour mettre sur place un programme professionnel et enregistré, cela demande beaucoup. Changer la manière de jouer, réfléchir aux moyens d’y parvenir, apprendre à ornementer, respirer, maîtriser le son, l’articulation, le phrasé, la dynamique, travailler les mauvais réflexes de jeu, d’écoute, de posture physique et d’attitude: c’est court. Les élèves de Genève ont bien réagi, car quand nous avons commencé, nous étions très loin du niveau atteint aujourd’hui. Le travail a été intense mais très stimulant car il y avait une grande disponibilité sur une forte envie d’apprendre de faire.»

La voix est douce et calme. Elle raconte l’appétit de transmission.

«Chaque année je fais un projet de ce genre à la Julliard School, et j’ai beaucoup enseigné à Bâle. Je donne aussi régulièrement des académies où je mélange mes musiciens [Capella Reial de Catalunya, Hesperion XXI, Concert des Nations, ndlr] avec de jeunes chanteurs et instrumentistes, pour les mener au meilleur niveau technique et interprétatif.»

Sa motivation? «La nécessité de transmettre tout ce que je peux, de tout ce que j’ai pu expérimenter en un demi-siècle de vie musicale. Et me sentir utile. C’est très important.» En cinquante années, qui ont passé comme un souffle, il a vu changer les enseignements, les mentalités et les techniques. «Ce n’est plus le même monde. Nous étions quelques pionniers. La pratique s’est considérablement élargie, diversifiée, spécialisée. Les écoles de musique ancienne et les élèves se sont multipliés. Les instruments se sont affinés. Beaucoup d’ensembles sont nés. Les possibilités se sont donc développées de façon remarquable. Ce qui est une chance tant pour les élèves, les enseignants que les musiciens professionnels ou le public. C’est devenu une langue courante.»

L’enseignement, un outil magnifique

Pour l’humaniste politiquement engagé qui a refusé en 2014 le prix National de la musique décerné par le gouvernement espagnol, après avoir posté une lettre explicative sur sa page Facebook, l’enseignement est un outil magnifique.

«Les gens ont compris ma façon de concevoir la musique comme quelque chose d’essentiel. Une philosophie de vie. On ne peut pas faire semblant ou tricher. Ce n’est pas seulement un métier. C’est apprendre à se connaître, à sentir et transmettre les émotions, à maîtriser son corps et son expression. C’est élever le discours et attiser la connaissance. Cela requiert un grand contrôle allié à une grande générosité. Aller au plus profond de soi pour porter aux autres, de la façon la plus fidèle, universelle et sensible possible, le message d’un autre. C’est à la fois une médecine et une façon de vivre vers l’épanouissement. Dostoïevski disait que la beauté sauvera le monde. C’est une évidence. A laquelle j’ajoute celle de Gandhi: vis comme si tu devais mourir demain et apprends comme si tu devais vivre toujours.»