Il n’a fallu qu’une poignée de nouvelles – le recueil Fictions, paru en 1944 – pour faire de Jorge Luis Borges l’un des écrivains les plus influents du XXe siècle, mais aussi l’un des plus déroutants. Comme on l’a écrit à son sujet, Borges se mérite. Il a fait de la littérature un jeu, mais un jeu profond et implacable, puisqu’il se confond avec la réalité elle-même, dont il arpente les paradoxes. C’est pourquoi son œuvre est à la fois très intellectuelle et profondément ancrée dans les plis de l’expérience vécue, comme s’il y avait derrière celle-ci un mystère à percer et un secret à révéler, que seule la littérature serait en mesure d’assumer.

Cette quête, Borges l’a menée en parallèle dans ses fictions et dans ses essais critiques, estompant les frontières entre savoir et imaginaire. La culture universelle y apparaît comme une gigantesque mystification, mal posée sur les béances du comportement humain. Un peu égaré dans les éclats du bruyant XXe siècle, l’écrivain argentin reste au fond une énigme que le siècle précédent a laissée au nôtre. Et si le nœud se trouvait d’abord dans la vie de Borges, lui qui pensait que la biographie d’un écrivain ne se distingue pas de son œuvre? C’est le pari que relève Edward Bizub, grand spécialiste de Proust et de Beckett, dans un essai qui se présente comme une invitation au voyage à l’intérieur de l’univers borgésien, de Genève à Buenos Aires, et retour.