C’est une star dans le milieu de la traduction littéraire, métier qu’elle exerce depuis plus de trente-cinq ans. Licenciée d’anthropologie sociale et docteure en littérature sur les romans de Henry James, elle a depuis traduit de l’anglais au français une cinquantaine d’ouvrages, des romans, des nouvelles, mais aussi des essais et un peu de poésie. Josée Kamoun, c’est notamment la voix française de Philip Roth, John Irving, Richard Ford et Jonathan Coe. On lui doit aussi la traduction de La Fascination de l’étang de Virginia Woolf ou encore de nouvelles traductions de Sur la route de Jack Kerouac et de 1984 de George Orwell.

Josée Kamoun est la lauréate 2020 de la bourse de traduction du Programme Gilbert Musy, décernée par le Centre de traduction littéraire (CTL) de l’Université de Lausanne. Le prix est assorti d’une résidence de deux mois au château de Lavigny (VD) où elle nous reçoit et où elle s’est consacrée à la traduction du dernier recueil de nouvelles de Richard Ford (Sorry for Your Trouble, 2020), d’un article de celui-ci sur la présidentielle américaine et de Testament of Youth de l’écrivaine britannique Vera Brittain. Elle y a aussi préparé trois séminaires dispensés au Centre de traduction littéraire de Lausanne sur la traduction du rythme dans la prose. Nous sommes dans la quiétude du grand salon du château de Lavigny, le lac et les montagnes sont à la fenêtre.

Vous venez de traduire une tribune de Richard Ford. Que dit-elle en substance sur les années Trump?
Ce n’est pas un réquisitoire contre Donald Trump. Le ton n’est pas pamphlétaire mais grave, inquiet, avec un fond de mélancolie. Au-delà de la critique du président actuel, il s’agit surtout d’une réflexion sur la fracture de l’Amérique. Richard Ford s’interroge sur l’avenir de la démocratie aux Etats-Unis, sur cette récurrence d’élections présidentielles très serrées où la moitié du pays qui n’a «pas gagné» exige de nouvelles élections… Pour Richard Ford, la situation actuelle va bien au-delà de Donald Trump qui n’est qu’un symptôme.

Qu’est-ce qui vous motive dans le métier de traduire?
La curiosité du monde, la libido au sens large. C’est aussi le fait de pouvoir être plusieurs personnes à la fois. Le traducteur est comme un comédien. Ma vie s’en trouve augmentée de manière considérable. Plus il y a de distance entre ce que je traduis et moi, plus il y a évidemment de difficultés et sans doute de marges d’erreur de ma part, mais plus il y a aussi d’excitation, forcément.

Un exemple de ce décalage?

Je l’ai ressenti fortement en traduisant Philip Roth. J’étais Roth et je n’étais pas Roth – je ne parle pas ici de son génie –, je me reconnaissais dans Roth et à la fois pas du tout. Cette espèce de conflit attisait le désir de traduire. J’aime traduire les livres difficiles, comme Les Faits de Roth, dont la difficulté technique est redoutable. Quand un livre est dense et énigmatique, et c’est vraiment ceux que je préfère, vous avez l’impression de traverser des strates, de descendre au fond d’un fleuve.

Est-ce que le regard sur la traduction a changé depuis vos débuts?
Quand j’ai commencé, les traducteurs étaient perçus comme des traîtres. Nous devions nous faire tout petits, voire transparents. Comme si nous étions des témoins gênants que l’on aurait volontiers éliminés. Longtemps, en France, la traduction a été perçue de façon très académique, dans une conception issue de la version des langues anciennes. Et puis sont arrivés le postmodernisme, la mondialisation culturelle, l’anglais comme espéranto et enfin ce que j’appelle l’ère de «l’altérophilie».

C’est-à-dire?

Nous sommes dans une période qui aime et célèbre l’Autre. L’époque est devenue extrêmement curieuse des autres textes et des textes des autres. Depuis une dizaine d’années, de traîtres, les traducteurs sont devenus des passeurs.

Et qu’est-ce qui n’aurait pas changé dans la pratique du métier?
Le fait que nous sommes toujours aussi mal payés. Je gagne entre 10 et 12 euros de l’heure, après les prélèvements mais avant les impôts.

Avez-vous encore le trac avant de vous lancer?
Bien sûr. Les traducteurs sont des obsessionnels et des ressasseurs. Aucune traduction n’est définitive. Avant chaque traduction, vous n’êtes jamais sûr d’y arriver. Si on entreprend quand même la chose, c’est qu’on a la conviction profonde que ce que l’on aura manqué, d’autres traducteurs le réussiront après nous. Ma manière de ne pas culpabiliser ou de ne pas me décourager, c’est de sans cesse me rappeler que d’autres traducteurs viendront après moi. C’est capital. D’autres sont venus avant moi. La traduction est un chœur. L’œuvre ne connaît pas de dernière demeure.

Comment traduire le rythme d’une langue? Est-ce possible?
Traduire le rythme est ce qui vous dope le plus. Cela suppose de lire l’original et la traduction à haute voix. Le français est particulièrement décourageant sur ce point.

Pourquoi?

En français, c’est toujours la dernière syllabe vocale qui est accentuée, ce n’est pas très dansant. Au contraire de l’anglais qui est plus percutant, où l’on n’entend parfois qu’une seule syllabe sur trois. En français, il faut ruser en installant des ralentissements et des accélérations, par exemple sur la longueur d’un mot. Il faut introduire des contrastes et des modulations. Mais il faut d’abord ressentir ce rythme dans votre tête et dans votre corps.

Effectuez-vous beaucoup de recherches en amont d’une traduction?
C’est très variable, mais dans l’ensemble, oui. Depuis internet, on va plus loin et plus vite. Avant, il fallait vraiment faire une enquête. Quand j’ai commencé à traduire John Irving, qui est aussi un lutteur, j’ai très vite atterri à la Fédération française de lutte pour poser toutes sortes de questions. On se met parfois aussi dans l’ambiance du livre. Une fois, j’ai loué un studio au bord de la mer parce que le roman évoquait le bruit très caractéristique de l’eau sur les galets. Et pour Sur la route de Jack Kerouac, je tenais à entendre ses enregistrements où il s’accompagne au piano en lisant son texte. Peut-être est-ce une attitude magique, peut-être que cela ne sert à rien objectivement, mais cela fait partie des fantasmes qui me portent.

Quels rapports de travail entretenez-vous avec les auteurs?
On s’écrit beaucoup et on se voit parfois. Je les sollicite surtout pour des références culturelles. Ils sont très patients et répondent à loisir à mes questions. En revanche, ce que vous n’êtes pas sûr d’avoir bien compris en tant que lecteur, il n’est pas certain que vous le demandiez à l’auteur car celui-ci a peut-être fait son possible pour que vous ne le compreniez pas si bien que cela du premier coup. Il ne faut pas trop les agacer là-dessus.

Quels sont les livres que vous avez traduits et qui vous ont le plus marqué?
Les Faits de Philip Roth, Canada de Richard Ford et Sur la route de Jack Kerouac.

L’écrivain que vous rêveriez encore de traduire?
Cormac McCarthy. Pour le génie de l’écriture, la prose incantatoire… Et là, j’aurais clairement le trac, car la barre serait très haute, son traducteur actuel étant remarquable.


«Voyages en dystopie autour de «1984» de George Orwell», avec Josée Kamoun (le 22 octobre), conférence, table ronde et lecture: les 22 et 23 octobre à la Fondation Jan Michalski, Montricher. www.fondation-janmichalski.com