Le Musée des beaux-arts de Berne poursuit sa très appréciée série dédiée aux Couples d'artistes – couples d'amis. Commencée en 1985, elle a déjà permis de présenter les duos formés par Camille Claudel et Auguste Rodin, Sophie Taeuber et Hans Arp, Sonia et Robert Delaunay, Lee Krasner et Jackson Pollock, Margrit et Walter Linck. C'est au tour de Josef (1888-1976) et Anni (1899-1994) Albers de se retrouver à l'honneur.

Le couple s'est marié le 9 mai 1925 après s'être connu au Bauhaus de Weimar, où Josef s'était inscrit à l'automne 1920 et Anneliese Fleischmann en avril 1922. Lorsque l'arrivée au pouvoir du parti national-socialiste provoqua la fermeture de l'école à Berlin en 1933, Josef désormais sans travail – il était passé professeur et même vice-directeur – et Anneliese, demi-juive, n'hésitèrent pas longtemps pour émigrer aux Etats-Unis. Ils en obtinrent la citoyenneté en 1939.

A peine débarqués dans le Nouveau Monde, tous deux trouvent assez vite un poste d'enseignant au Black Mountain College, en Caroline du Nord. L'établissement est célèbre pour avoir formé la plupart de ceux qui ont imposé l'art américain après guerre. John Cage, par exemple, y a enseigné. Et Josef Albers y développe sa série Hommage au carré, qui fera de lui l'un des chefs de file de l'abstraction géométrique. Il influence par là aussi bien le Minimal Art que la peinture Hard Edge, dans laquelle s'illustrent notamment Ad Reinhardt, Barnett Newmann, Robert Motherwell, puis Frank Stella et ses Shaped Canvas, et surtout les tableaux pseudo-abstraits et néo-géo de Peter Halley.

Mais cette petite exposition, plutôt agréable à visiter, n'insiste pas tant sur ces influences que sur celles qui agissent sur l'évolution du travail de Josef et de sa femme. Les trois premières salles présentent la période formative en Europe. Les quatre suivantes témoignent de l'épanouissement américain. Car ils se plaisent immédiatement dans le Nouveau Monde, trouvant à relancer leurs travaux respectifs au contact des arts précolombiens.

Ils avaient néanmoins trouvé d'emblée au Bauhaus les moyens d'échafauder le vocabulaire de base de leur art. Lequel est étroitement lié aux réflexions sur l'articulation de géométries et notations colorées simples, menées en particulier par des responsables d'atelier comme Paul Klee et Johannes Itten. Certains travaux de ces derniers sont du reste montrés en parallèle.

On voit que dès le début, soit les travaux sur verre dépoli et coloré de Josef, soit les travaux textiles d'Anneliese sont construits sur des rythmes et des alternances. Ce même principe est conservé quand Josef s'adonne à la photographie. Il ne prend jamais un seul cliché, mais une multitude, et les expose en mosaïques alternant des vues de différents formats et montées comme des séquences. Ce qui engendre un bel effet de dynamisme.

A ce jeu des corrélations, mis particulièrement en évidence dans l'exposition, le visiteur découvre des évidences éclairantes. Surtout lorsque le couple, dès son émigration, va s'intéresser aux civilisations précolombiennes lors de plusieurs voyages effectués en Amérique centrale.

Les photographies prises alors (bas-reliefs, architectures, statuaire) et les décors des pièces collectionnées expliquent les motifs crénelés, les étagements de plans et l'étalonnage des nuances par degrés qui s'affirment aussi bien dans les peintures et gravures de Josef que dans les tissages d'Anni.

Et quand, un peu plus loin, on découvre les correspondances qu'entretient un entourage de fenêtre photographié par Josef Albers avec la peinture voisine, un Hommage au carré, se produit comme une révélation. Mais qu'on n'ironise pas, qu'on ne relève pas là un manque d'imagination de la part des deux artistes. Au contraire, une grande émotion gagne quand on découvre comment ils ont trouvé à relier l'art antique à une esthétique contemporaine.

C'est d'ailleurs la même chaleur qui vous envahit lorsque vous enregistrez avec quelle cohérence s'est accomplie leur fin de carrière et selon quelle harmonie réciproque elle s'est produite. Lui, inscrivant ses carrés dans le carré, dans des atmosphères à la fois paisibles mais sous tensions harmoniques. Elle, s'adonnant désormais à la gravure et produisant des compositions à motifs en chevrons, juste animées de douces vibrations colorées.

Josef und Anni Albers. Europa und Amerika. Kunstmuseum Bern (Hodlerstrasse 8-12, tél. 031/311 09 44). Ma 10-21h, me-di 10-17h. Jusqu'au 31 janvier.