Ils veillent une morte, regardent partir l’un des leurs menotté, posent avec une poule, un violon ou un cheval. Les vieux couples se tiennent la main avec respect, les gosses fanfaronnent. Leur regard est fier et frontal, malgré les murs lépreux et la terre battue dans les chambres. Durant dix ans, Josef Koudelka a photographié les Gitans de Bohême, de Slovaquie ou de Hongrie. Avant qu’on ne les appelle les Roms. A Arles, dans la chapelle Sainte-Anne, il présente une centaine de ses clichés magnifiques.

C’est en 1962. Josef Koudelka a 24 ans, il travaille comme ingénieur aéronautique à l’aéroport de Prague. Le jeune Tchèque est passionné d’aviation, mais également de photographie. Chaque week-end et durant ses congés, il part à la rencontre des Gitans de la région. «Je ne sais pas trop pourquoi j’ai commencé, pour la beauté sans doute, éclaire aujourd’hui le célèbre reporter de l’agence Magnum. Mais je sais pourquoi je n’ai pas pu arrêter, pour la musique.» Lui-même tâte du violon ou de la cornemuse.

Lors d’une discussion animée par François Hébel, directeur des Rencontres photographiques d’Arles début juillet, Josef Koudelka a conté ses débuts avec cette population d’ordinaire méprisée et souvent maltraitée. «Les Gitans sont de fins psychologues, ils comprennent vite qui vous êtes. Je n’ai pas eu de peine à gagner leur confiance mais mon intérêt pour leur musique a beaucoup aidé.»

A chaque rendez-vous, le photographe apporte des portraits pris les fois précédentes, autre gage de bonne entente. Les Gitans posent en famille ou avec leurs bêtes, dans une mise en scène orchestrée des deux côtés. Peu à peu, il se fond dans le décor, fixe aussi les malheurs et les enterrements sur ses pellicules, les déconvenues. Les plans des images disent les liens qui unissent le clan, les hiérarchies subtiles. L’homme a rencontré son sujet.

En 1967, il décide de se consacrer uniquement à la photographie, photos de Gitans et de théâtre. «Je gérais alors 60 avions pour l’agriculture, 20 aérotaxis et quelques hélicoptères. Les pilotes étaient des passionnés comme moi, mais ils faisaient aussi cela pour de l’argent; j’appartenais à une société à laquelle je n’adhérais pas. Je voulais être un homme libre.» Une liberté que le Tchèque revendique depuis quatre décennies, ne possédant rien, ne s’obligeant à rien. Sa seule entrave est la photographie, qu’il honore magistralement et avec délice.

En 1968, l’homme immortalise le Printemps de Prague. En 1969, Magnum publie ses clichés pour marquer le premier anniversaire du soulèvement. Ses vues ne sont jamais signées mais le pouvoir n’est pas dupe; Josef Koudelka est expulsé en 1970. Elliott Erwitt lui obtient une bourse de l’agence Magnum. Depuis deux ans, le photographe travaille à une maquette de livre pour ses Gitans avec un graphiste tchèque. Ce départ met un terme au projet.

En 1975, il le publie sous une autre forme chez Delpire – Gitans, la fin du voyage – et Aperture – Gypsies. C’est un choc, un livre étalon dans l’histoire de la photographie, au même titre que Les Américains de Robert Frank. Robert Delpire, que Cartier-Bresson lui a présenté, écrit: «Prisonniers de l’attention qu’ils portent sans naïveté à l’événement photographique, [les Gitans] sont à la fois témoins et acteurs de leur propre présence. Qu’ils veillent la victime d’un meurtre, qu’ils exhibent leurs trésors dérisoires, qu’ils s’affichent devant Josef dans l’ironique ostentation d’un dénuement accepté, ils donnent à l’image son poids de classicisme et de tradition.»

Les 3000 exemplaires de l’édition française son vite épuisés. Pourtant, Josef Koudelka n’est pas satisfait. Pour cet ouvrage, il a revu 22 maquettes mais il reste figé sur le projet de 1968. En 2001, il l’exhume et l’enrichit d’images réalisées en 1971 en France ou en Espagne. «Je suis à une époque de ma vie où je cherche à compléter et à achever certaines choses», explique-t-il simplement. Le nouvel opus paraît chez Delpire en 2011 et l’éditeur, cette fois, n’a pas son mot à dire. Il le précise dans une postface mais joue le jeu au nom de l’amitié qui lie les deux hommes.

Cent neuf photographies contre 60, quatre décennies plus tôt. Un ordre différent, des images moins sacralisées pour une impression de récit. Pas davantage de légendes. Les Gitans de Moravie se mêlent aux Hongrois, ceux des années 1960 à ceux des années 1970, sans que l’on sache. L’exposition arlésienne dévoile l’ensemble des clichés et la genèse de ces deux livres, les maquettes et les annotations ultra-précises de l’auteur.

Josef Koudelka, enfin, peut tourner la page, se consacrer pleinement à ses paysages panoramiques et son projet en cours sur le mur israélien. Un homme libre.

Josef Koudelka, Gitans, jusqu’au 23 septembre, chapelle Sainte-Anne, dans le cadre des Rencontres photographiques d’Arles. Rens. www.rencontres-arles.com

«Gitans» est un livre étalon dans l’histoire de la photographie, comme «Les Américains» de Robert Frank