Minuit, l'heure des éblouissements. Sur les trottoirs d'Avignon, des centaines d'amateurs musardent en cortège, récrivent le spectacle de la soirée, hésitent à jeter l'ancre sur une terrasse. Le chroniqueur, lui, court encore, comme tant d'autres pressés de retrouver Josef Nadj. Ce poète né au cœur de l'Europe, en Voïvodine, dessine depuis longtemps à l'encre de Chine des hommes à chapeau melon guignant l'azur par une fenêtre. Il lui arrive aussi de faire danser des maîtres, Antonin Artaud et Balthus par exemple dans Il n'y a plus de firmament, au Théâtre de Vidy il y a quelques saisons. A Avignon, il signe Last Landscape, songe pour enfants de Saturne, avec un compositeur batteur, Vladimir Tarasov, et un passant magnifique, Josef Nadj lui-même. On fugue avec eux, hors mode, hors temps, ému par leurs mirages.

Dans la vie, Josef Nadj parle peu. Dans ses spectacles, cet échassier aux yeux méditatifs fait de même. Peu de mots. Mais un art de se dessiner dans l'espace, d'une plume légère, chez celui qui l'année prochaine assumera une partie de la programmation du festival, succédant à Jan Fabre. A la Chapelle du lycée Saint-Joseph, il invite au jeu, d'emblée, autour d'une table de billard. Sur le tapis vert, des cymbales miniatures posées sur des pics. Nez rouges au milieu du visage, Vladimir Tarasov et Josef Nadj lâchent des balles de ping-pong qui mutinent sur ce champ magnétique. Et la Chapelle tintinnabule, endiablée par deux chenapans.

Mais voici Vladimir Tarasov derrière ses batteries. Tout vibre, tout tremble. Veste ample de dandy saltimbanque, Josef Nadj danse, s'offre et s'effarouche dans le même mouvement. Puis disparaît derrière une toile à moitié transparente. On voit son ombre. Avec ses doigts, l'ombre dessine un bateau à vapeur sur quelques vagues comme les enfants aiment les faire onduler. Plus tard, dans le chambranle d'une porte, il apparaît, tout en blanc, captif de son tableau, comme s'il en était le sujet et l'objet. Il s'évanouit dans un halo blanchâtre. Josef Nadj s'invente un corps fictif, effaçable à merci. Il est sa propre page. A la fin, il se présente à nous, l'élégance froissée par les métamorphoses. Et soudain sa chemise immaculée se couvre d'encre noire par on ne sait quel sortilège. Métaphore du deuil peut-être. Il y a là comme un chagrin et une grâce.

Last Landscape, Festival d'Avignon, jusqu'au 24 juillet (Rens. 0033/490 14 14 14).