Joseph Conrad, prisonnier à vie de la mer et des navires

Histoire d'eau (7). Après vingt ans de navigation et de nombreux récits maritimes, le grand écrivain aurait voulu explorer d'autres thèmes. Ses lecteurs ne le lui ont pas permis. Quatre publications récentes rappellent ce destin.

Joseph Conrad. Nouvelles complètes. Edition établie et commentée par Jacques Darras. Nombreux traducteurs. Quarto/Gallimard, 1506 p.

Fortune. Trad. d'Odette Lamolle. Postface de Sylvère Monod. Autrement, 424 p.

Alain Dugrand. Conrad, l'étrange Bienfaiteur. Fayard, 292 p.

Claudine Lesage. Joseph Conrad et le Continent. Michel Houdiard éditeur, 224 p.

«Reste donc en mer! N'accoste pas!»: ce murmure, Conrad l'entend frémir sous les louanges qui accueillent la parution de «La Ligne d'ombre» en 1906. «Ils veulent m'exiler en plein océan», se plaint-il avec humour. Avec «Typhon», Lord Jim, Le Nègre du Narcisse, il a donné à ses lecteurs le goût du grand large. Plus de dix ans après avoir abandonné la carrière maritime qui lui a pris vingt ans de sa vie, il aurait voulu débarquer dans son œuvre aussi, traiter de thèmes politiques. Mais s'il veut vivre de sa plume, il lui faut reprendre la mer. Et lui consacrer des nouvelles: cette forme est paradoxalement bien plus rentable que les romans. Parfois, par un processus d'expansion, elle bascule dans le roman. C'est le cas de Lord Jim et de Nostromo. Pourtant la forme brève convient bien à Conrad. Les sept recueils qui composent l'imposant volume des Nouvelles complètes, augmentés de «La Ligne d'ombre», en témoignent. Avec les préfaces de l'auteur lui-même, une chronologie détaillée, une bibliographie et une filmographie, ce pavé de 1500 pages offre une porte d'accès royale à l'univers conradien.

Dans l'éblouissante préface, Jacques Darras s'attarde sur un croisement de destins qui le fascine. A Marseille, en 1875, deux des plus grands auteurs de la modernité auraient pu se rencontrer. Konrad Korzeniowski, orphelin de 18 ans, fraîchement arrivé de Pologne, attend un embarquement. Il ne sait pas qu'il deviendra un écrivain de langue anglaise sous le nom de Joseph Conrad. Arthur Rimbaud, à 21 ans, a son œuvre derrière lui et aborde une brève et calamiteuse carrière de négociant en Afrique.

Le destin maritime de Conrad se noue en Méditerranée. Son œuvre est tellement liée aux rivages lointains de l'océan Indien, aux côtes de l'Amérique latine ou aux rives du fleuve Congo qu'on oublie l'origine européenne, voire française, de ses tribulations. Dans une nouvelle flambée d'intérêt conradien, périodiquement renouvelé, deux ouvrages insistent sur cette période d'apprentissage. Joseph Conrad et le Continent, biographie critique de Claudine Lesage, et Conrad, l'étrange Bienfaiteur d'Alain Dugrand. Le premier est un essai minutieux et passionné, entrecoupé de longues analyses d'œuvres, dédié «Au glorieux Alinghi». Le deuxième, un récit très personnel de la vie de celui que Borges appelait «notre bienfaiteur». Non pas l'homme – sans doute pénible à vivre, dépressif, angoissé, misogyne – mais l'auteur dont les livres aident à vivre.

Les deux biographes détaillent ces années de formation en France. Le jeune Korzeniowski traîne à Marseille, dilapide l'argent que lui envoie son oncle maternel, Tadeusz Bobrowski, un homme bon et borné qui l'abreuve de leçons de morale. L'apprenti pilotin cherche désespérément un bateau qui l'emmène, tombe peut-être amoureux, fait une tentative de suicide. Il finira par embarquer sur le Mont-Blanc (!) pour un premier voyage vers la Martinique avant de connaître les longs mois d'inactivité qui sont le lot des marins. Il lie amitié avec un officier corse, Dominic Cervoni, qui sera plus tard le modèle de Nostromo, transposé en Amérique latine. A la fin de sa vie, Conrad, nostalgique, reviendra sur les lieux de ses années de formation et d'amitié.

C'est pour des raisons pratiques, de service militaire, qu'il choisira l'Angleterre en 1878. Dans Fortune, roman qui vient de paraître dans une nouvelle traduction, il évoque les angoisses d'un jeune officier qui ne trouve pas d'embarquement malgré son brevet tout neuf. L'anglais, qu'il parle pourtant moins bien que le français, va toutefois devenir sa langue d'écriture dès son premier ouvrage, écrit à 32 ans, en 1889, La Folie Almayer.

Il aime la mer, profondément. Et les bateaux: «Je savais que, semblable en cela à quelques femmes exceptionnelles, mon navire était un de ces êtres dont la seule existence suffit à faire naître un ravissement sans arrière-pensée», écrit-il dans «La Ligne d'ombre». Une nouvelle qui est aussi un hommage aux marins, car, écrit-il dans la préface, «c'est assurément une grande chose d'avoir commandé une poignée d'hommes dignes à jamais de votre respect».

Les tempêtes qu'il essuiera pendant vingt ans, la violence et la douceur de l'océan Indien, des îles de la Sonde, des côtes malaises, la touffeur de la forêt tropicale vont nourrir son œuvre. Il a des métiers de la mer une vision réaliste de «technicien», ses portraits de capitaines et de marins sont tracés avec un sens aigu de l'humour. Seuls Lord Jim, figure de l'honnêteté trahie par le sort, et le terrible Kurtz, héros de «Au Cœur des ténèbres», sont auréolés de romantisme.

Le voyage de Conrad en Afrique, sur le fleuve Congo, est déterminant: cet anarchiste dans l'âme porte un des premiers la critique la plus violente au système colonial.

«Il ne faut jamais être pressé quand on lit Conrad, ce serait contraire aux exigences même de la mer», dit Jacques Darras. «Il faut surtout que la lecture accompagne la phrase, écoute le rythme de la vague qu'elle porte en elle et qui la porte.» Le lire vite, ce serait aussi perdre ces digressions fulgurantes qui coupent le souffle et éclairent des pans entiers de la vie.

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