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Joseph Gorgoni alias Marie-Thérèse Porchet née Bertholet. L’artiste qui a sauté la barrière de rösti est devenu un emblème helvétique. AOÛT 2010, GENÈVE
Joseph Gorgoni alias Marie-Thérèse Porchet née Bertholet. L’artiste qui a sauté la barrière de rösti est devenu un emblème helvétique. AOÛT 2010, GENÈVE
© EDDY MOTTAZ

Temps fort

Joseph Gorgoni, ma vie de cirque

Marie-Thérèse Porchet allume de sa présence acide le Cirque Knie pour la troisième fois. Mais cette année, la célèbre commère a conquis la Suisse entière en jouant en suisse-allemand

Il y avait BB, il y a désormais MTPNB, pour Marie-Thérèse Porchet née Bertholet. D’accord, c’est moins glamour que les initiales du sex-symbol français susurrées par Gainsbourg dans un nuage de fumée. MTPNB, ça fait plus mutuelle ou banque privée que draps froissés et intimité volée. C’est ainsi: Dieu créa Bardot et la Suisse créa Porchet. Car le personnage colle parfaitement avec ce pays d’abord méfiant, puis très attachant et bricolé à partir d’identités contrastées. Depuis ce printemps, Marie-Thérèse en est la reine, l’emblème.

Le sacre s’est déroulé à Rapperswil, le 26 mars dernier. Ce soir-là, dans son fief saint-gallois, le Cirque Knie, institution nationale qui annonce fièrement sa huitième génération, étrenne sa cuvée 2010. Une belle édition (LT du 31.08.2010) que Marie-Thérèse Porchet ponctue de six interventions comiques dans un suisse-allemand parfait. Si parfait d’ailleurs que les sujets venus saluer leur nouvelle souveraine après la représentation restent stupéfaits: Joseph Gorgoni, l’homme par qui Marie-Thérèse vit, ne parle ni le suisse-allemand, ni même l’allemand. Le texte qui raconte l’avènement de la reine de la Suisse et qu’il a déroulé sans accroc tout au long de la tournée alémanique, il l’a appris phrase après phrase, comme on mémorise un livret.

Cette assiduité dit beaucoup de l’artiste, 44 ans, né à Genève de père italien et de mère neuchâteloise avec lequel, ce mardi de bise glaciale, on suit une représentation genevoise depuis les coulisses. Knie côté pile? Un ballet huilé d’humains et d’animaux à paillettes. Aucune agitation, mais des apparitions. Voltigeurs séduisants, clown pensif, Schtroumpf égaré... «J’adore le registre grand public, s’enthousiasme Joseph Gorgoni. Mon idole était et reste Claude François! Les Clodettes, ça me connaît.»

Avant d’être comédien et coauteur, avec Pierre Naftule, de Marie-Thérèse, mégère à langue de vipère, le comédien fut d’abord danseur et chanteur. D’où sa passion du travail bien fait et sa précision d’exécution. Adolescent, il gagne des concours dans plusieurs cabarets en adoptant voix et allures de Klaus Nomi ou Nina Hagen. Son père, électricien au Palais de justice de Genève, apprécie moyennement les facéties de son fils. Puis Joseph part à Paris où il obtient, en 1990, un des rôles principaux de la comédie musicale Cats, avant d’enchaîner avec la tournée européenne du Rocky Horror Show.

Avec Porchet, c’est comme chez l’ostéopathe. Comme on contracte un muscle pour mieux le détendre, la mégère si peu apprivoisée creuse le fossé linguistique pour mieux le sauter

En 1991, Pierre Naftule l’engage comme danseur dans la Revue genevoise et lui demande de jouer un mini-rôle, une apparition (un miracle?): le pape Jean Paul II, version allumée. «J’ai eu une révélation, se souvient Gorgoni. Devant les rires du public et cette incroyable sensation de donner vie à un personnage qui m’est étranger, j’ai su que c’était ça que je voulais désormais.» C’est en 1993, toujours dans la Revue genevoise, qu’il crée Marie-Thérèse Porchet née Bertholet. Depuis, rien ne résiste à l’exMiss Gland, conseillère en Tupperware. Knie, l’Expo 02, l’Eurofoot de 2008... La blonde à la voix stridente, au tailleur ajusté et au regard survolté ne rate aucun rendez-vous populaire. Joseph Gorgoni a le sens des défis.

Après sa première participation à la tournée romande du Cirque Knie en 2001 où il dressait un chat et pointait dans la foule les places bon marché (ambiance!), il revient en 2003 ajoutant l’italien – langue qu’il parle couramment – dans son plan de tournée. Et puis, le grand saut, cette année: un total Knie, soit neuf mois de transhumance dont les six premiers en berndütsch.

«Avec Pierre Nafutle, on se prépare depuis trois ans. Un rendez-vous comme Knie, institution canonique en Suisse alémanique, ça ne se rate pas», assène le comédien. Il tente d’être solennel, mais l’exercice est difficile lorsqu’on porte un tailleur à imprimé tigré et épaulettes dorées. «Pour savoir si j’étais capable de maîtriser le suisse-allemand sur scène, on a d’abord créé un spectacle, Uf dütsch! qui racontait la captivité de Marie-Thérèse en terres alémaniques...» Toujours cette idée de la confrontation entre les régions. Joseph apprend par cœur le solo traduit par Toni Caradonna et, de Berne à Zurich, le spectacle est un succès. Les excès de la mamie ulcérée passent aussi très bien de l’autre côté de la Sarine. «Le public alémanique est plus naïf, plus chaleureux, observe Joseph. A Berne, par exemple, les spectateurs tapaient des pieds aux saluts du solo comme s’ils se trouvaient au cirque. Il y a moins de quant à soi que dans le public genevois.» «A Genève, il n’y a pas que la bise qui soit glaciale», renchérit Pierre Naftule, devant la loge-roulotte de Gorgoni, la veste polaire zippée jusqu’au menton. «Quel que soit le spectacle, solo de MarieThérèse ou cirque, lorsqu’un Genevois exulte, ça reste très froid.»

L’auteur comique exagère. On en a la preuve peu après. Quittant la lumière bleue, feutrée, des coulisses pour les sunligths de la piste, Marie-Thérèse fait sa première entrée. Et c’est tout de suite l’euphorie. Il faut dire que M. Loyal a travaillé la foule au corps. Il annonce la star de Gland comme «la plus séduisante, la plus sensuelle, la plus érotique des créatures». La commère jubile et lui donne raison: dans son tailleur tigré, elle rugit dès qu’elle foule la sciure.

Le sketch d’entrée? Toujours le clivage des langues, éternel caillou dans la chaussure helvétique. Elle a beau chercher, chercher, MTPNB a perdu son français. Après six mois de tournée, rien à faire, le berndütsch sort en cascade, la pauvrette reste bloquée. Jouant l’outrage, le public se met à siffler, huer. Avec Porchet, c’est comme chez l’ostéopathe où on contracte un muscle pour mieux le détendre. La mégère creuse le fossé linguistique pour mieux le sauter... Intervention du big boss: Frédy Knie Jr appelle Joséphine, ange gardien – un nain du staff emperruqué – qui rend à la mégère son parler français tout sauf léger. Le public respire. Quant à savoir si ce type de comique contribue à combler le fossé...

Le monde du cirque n’est pas habitué aux homosexuels. Mais je ne sens aucun rejet de la part des artistes. Tu obtiens le respect du moment que tu fais correctement ton boulot

L’autre dada de la dame, c’est la séduction, sa fascination de midinettes pour les mâles en pleine santé. A Knie, elle est servie. Parmi les voltigeurs, elle repère Gigi qui la rejoint sur la croupe d’un cheval et qu’elle drague d’emblée. Dans les coulisses, Gigi, Michael en fait, continue à chatouiller le comédien travesti. A le harceler de baisers, à le bousculer. «C’est le mari de Géraldine, la fille de Frédy, glisse Joseph. Les deux, ils s’adorent.» Le cirque, ce conte de fées. Et le cheval, difficile ce mini-numéro de voltige? «Non, parce que ma monture est un cheval de trait castré. Indispensable, car j’ai peur des chevaux. Les étalons de la famille Knie, très peu pour moi! Frédy travaille tous les matins les numéros équestres. Il ne force jamais les animaux. Sa devise: avec les chevaux, avancer tous les jours de 2 mm.»

Frédy, Mary-José Knie, couple princier, dont la loge-roulotte trône directement à l’entrée des artistes. A proximité, celle de Marie-Thérèse Porchet. «Oui je me sens privilégié. Knie paie bien tous ses employés, mais mon salaire est carrément élevé. Je ne dirai pas combien, du reste, c’est Pierre Naftule qui négocie les contrats. Mais oui, Porchet est une marque qui rapporte.» La roulotte à proximité se justifie aussi par la fréquence des interventions de Marie-Thérèse et ses changements de costume. «Au cirque, il n’y a pas de décor. Seule la tenue crée le contexte.» Le scénographe Gilles Lambert, fidèle partenaire depuis 17 ans, excelle à ce diktat du signe visuel. Comme ce tailleur M-Budget, remède contre la crise, sur lequel on peut lire que la «pipelette ménagère» est en action à 12,60 francs pour des mensurations loin d’être au rabais, elles. Et qu’on laissera à chacun le soin d’interpréter: 90-60-90 + 27 cm...

«Le monde du cirque n’est pas très habitué aux homosexuels», observe Joseph qui est aussi régulièrement et affectueusement serré par les garçons de piste lorsqu’il arrive avec ses tailleurs de vieille fille coincée. «Mais je ne sens aucun rejet de la part des artistes. Sous le chapiteau, tu obtiens le respect du moment que tu fais correctement ton boulot.»

Cette sérénité du travail bien fait, c’est exactement ce qui frappe dans les coulisses du cirque. Les artistes risquent leur vie à 10 m de haut, sans filet? Ils rient et parlent de la pluie et du beau temps avant d’entrer en piste. Ils se chauffent, oui, réveillent leurs articulations, mais pas la moindre séance de concentration. De la même manière, un éléphant de Franco Jr se tient là, dans la coulisse, aussi naturellement que le chat de la maison. «J’ai dû me faire à cette logique, explique Gorgoni. Avant un spectacle de théâtre, je fais le vide. Ici, impossible: les artistes ont tellement intégré leur numéro qu’ils travaillent dans une totale décontraction.»

L’attente est un autre phénomène propre au cirque, qui parfois pèse. «J’aime bien quand on vient me voir en coulisse, car il y a beaucoup de temps entre mes interventions et si je m’ennuie, je perds mon énergie. En fait, c’est étrange ce monde du cirque. Il n’y a pas la mélancolie qu’on prête souvent à cette discipline, car Knie est une rolls du genre et les artistes sont heureux. Mais cette vie de déplacements, de caravane, de perfection et d’attente laisse songeur parfois...»

Songeur, Joseph Gorgoni l’est aussi au sujet de son prochain one-man-show. Après avoir abordé les sujets ultra-fédérateurs, il envisage une MTPNB nouvelle manière. «Pour les 20 ans de Marie-Thérèse, en 2013, le focus sera sur moi. Je raconterai sur un mode comique ce qui m’est arrivé, à l’Olympia, chez Drucker, etc., depuis que je joue ce personnage.» Est-ce que le comédien est jaloux de sa créature? «Non, car Marie-Thérèse, c’est moi. Et je ne suis pas sûr d’être un bon comédien sans ce masque. De toute façon, à la télé, on ne me propose que des personnages de jeunes citadins homosexuels... Je préfère largement les excès de ma ménagère de plus ou moins 50 ans et les rires du public.» Helvétique

Le Cirque Knie, jusqu’au 16 septembre à Genève, puis tournée romande et tessinoise, tél. 0900 800 800, www.knie.ch

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