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Joseph Incardona, lauréat du Grand prix de littérature policière pour «Derrière les panneaux, il y a des hommes»

Portrait 

Joseph Incardona, arpenteur des terres noires de l'écriture

«Derrière les panneaux il y a des hommes», douzième livre de l'écrivain Italo-Suisse qui vient de remporter en France un prestigieux prix du polar. Rencontre

Il est aussi chaleureux et volubile dans la vie que son dernier texte, Derrière les panneaux il y a des hommes (Finitudes) est glacial et coupant. Joseph Incardona déboule dans un café de la vieille ville de Genève où il habite, et c’est une vague d’enthousiasme, de passion pour le cinéma, pour les livres, pour l’écriture qui s’abat sur votre table.

Sa chaleur, sa générosité surprennent, enchantent. On ne s’attendait pas à le rencontrer là, dans ces vieilles pierres qui ont vu Calvin, cet écrivain qui fait de l’autoroute un terrain d’écriture, cet auteur d’un roman noir haletant, avec ses phrases qui vous hachent menu, ses personnages désespérés, son univers déshumanisé au bord de la catastrophe, son douzième livre, qui vient de recevoir, en France, le Grand Prix de littérature policière. On l’imaginait plutôt dans les marges genevoises, en périphérie, là où on peut encore rêver, pour se faire peur, que rôdent des loups urbains ou sauvages.

En littérature, c’est pareil. Joseph Incardona n’est pas là où on l’attend. «Je désarçonne parfois mes lecteurs, dit-il. Certains ont beaucoup aimé un livre et ne se retrouvent pas dans le suivant. Ma façon de travailler ne fidélise pas forcément le public. J’essaye chaque fois de prendre un nouveau biais, de montrer quelque chose d’autre.» Le roman noir? Toujours? Pas tout à fait. «Je me situe dans un genre un peu flou. Du côté d’un Harry Crews, par exemple». Entre gothique et roman noir. «Du côté des freaks. Je suis dans cette veine-là».

Entre eux chaises

Rien d’étonnant à ce que le titre de son premier roman, paru dans une petite maison d’édition française en 2002 (qui vient de reparaître, remanié, chez BSN Presse), soit Le Cul entre deux chaises. On y croise pour la première fois, André Pastrella, «alter ego littéraire», explique Joseph Incardona qui doit son prénom français à sa mère, Suissesse, et son patronyme italien à son père, Sicilien et Toscan. «André est mon second prénom», dit-il. Le Cul entre deux chaises raconte un chemin vers l’écriture, les petits boulots, l’errance, la double filiation italo-suisse. Avec André Pastrella, qu’il retrouve de texte en texte, il se sent plutôt, dit-il, dans le sillage d’une Anne Cuneo, de ses romans des années 1970.

Entre 22 et 32 ans, disons, j’ai vécu des années assez rock’n roll. J’ai beaucoup voyagé; tenté beaucoup de choses; fais pas mal de conneries. J’ai eu de la chance, aussi. J’écrivais par à coups, c’est devenu plus régulier plus tard.

«Mon père a rencontré ma mère dans un hôtel en Suisse. Il venait faire des saisons. Elle y travaillait. Contrairement à la plupart des Italiens qui s’installaient en Suisse à cette époque, ma mère a suivi mon père en Italie.» Joseph Incardona est né à Lausanne en 1969, mais il n’y reste pas. Ses parents l’emmènent en Italie, puis de nouveau en Suisse – romande, alémanique, italienne – et en France. «J’ai changé sans cesse d’école.» Si Genève se dessine peu à peu comme port d’attache, il continue, adulte, à bouger, en France notamment, à Paris et ailleurs.

Au début des années 1990, après des études de Sciences politiques, Joseph Incardona, conscient de son penchant très vif pour l’écriture, se dit qu’une carte de presse est peut-être ce qu’il lui faut. Quelques mois au Courrier et il se rend compte que le journalisme n’est pas fait pour lui: «Ce qui m’intéressait c’était l’écriture. C’était raconter des histoires, pas forcément le journalisme.»

Ecrire donc. Et survivre, grâce à des petits boulots. La liste n’en finit plus. Employé de banque, restaurateur de bateau, livreur de pizza, serveur, caissier de théâtre, téléphoniste au 111… Il tente toujours de garder un peu de temps pour écrire. «Entre 22 et 32 ans, disons, j’ai vécu des années assez rock’n roll. J’ai beaucoup voyagé; tenté beaucoup de choses; fais pas mal de conneries. J’ai eu de la chance, aussi. J’écrivais par à coups, c’est devenu plus régulier plus tard.»

Les écrivains l’accompagnent, toujours. Marathons de lecture, enfant, avec une cousine, comme lui, dévoreuse de bibliothèques rose et verte. «Son grand amour» pour les romanciers américains: James Crumley, Richard Hugo, Larry Brown, Harry Crews, Carson MacCullers, John Fante et bien d’autres. Philippe Djian, encore, celui des années 1980. Céline. Blaise Cendrars, «un homme libre». Aujourd’hui, en lecteur passionné, il plonge dans les classiques: Tolstoï, Nabokov. «Les Russes aussi, à leur manière, font du roman noir».

Un art du pauvre

A force de travail et d’obstination, l’écriture s’installe au centre de sa vie. «C’est est un art du pauvre. Dès que vous maîtrisez la grammaire et la syntaxe, vous pouvez commencer. On ne s’improvise pas pianiste ou peintre. Il faut des techniques. Mais s’il y a autant de manuscrits, c’est parce qu’on croit qu’écrire c’est facile, qu’on peut le faire comme ça vient. C’est un art du pauvre. Oui. Mais c’est aussi et surtout beaucoup de travail. Et je dois dire, que si, à l’époque, l’Institut littéraire de Bienne avait existé, je m’y serais précipité».

«Entre mon enfance et ma vie de jeune adulte, je me suis rendu compte que mon territoire de référence, celui qui m’ancre vraiment, c’est l’écriture. Quand je suis physiquement derrière ma table de travail tous les matins, je suis chez moi, là où je dois être.» Le «cul entre deux chaises», peut-être, mais la main solidement accrochée à la plume. Théâtre, BD, cinéma, toutes les écritures le tentent. Depuis quelque temps, il parvient à vivre de sa plume. Il précise: «chichement».

Dernière grande aventure avant Les Panneaux, Milky Way, long-métrage coécrit et coréalisé avec Cyril Bron, prix du public au Festival de Liège en 2014, présenté à Soleure. Un autre film se prépare. Un «roman d’enfance», Permis C doit bientôt sortir. Une pièce de théâtre pourrait voir le jour. Un autre roman est sur le feu, inspiré d’un fait divers réel, cette fois. «J’ai trois ou quatre idées par jour qui pourraient faire des sujets. De temps en temps, l’une d’elles s’impose, dure, traverse les mois et les années. Et je finis par en faire un livre. Mais c’est de plus en plus difficile. Je me sens de plus en plus responsable face à moi-même. Je ne peux plus invoquer le coup de chance, l’inconscience. Et il faut que le livre s’impose comme une nécessité.»

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