le personnage

Et Joseph Merlin apparut

Parmi tous les personnages qui ont marqué cette année littéraire, un se détache, Joseph Merlin d’«Au revoir là-haut»

Qu’est-ce qui rend un personnage vivant au point de s’inscrire dans la mémoire du lecteur de façon indélébile? Une des joies d’Au revoir là-haut, Prix Goncourt 2013, vient de l’allant avec lequel Pierre Lemaitre a donné chair à ses personnages. Cette fougue puise à l’âge d’or du roman, de Balzac à Dickens. Ce n’est pas un hasard si Pierre Lemaitre vient du roman policier, un genre qui a gardé vivace le savoir-faire du XIXe tout en le dynamisant aux techniques narratives cinématographiques. Et donc, quand Joseph Merlin surgit, pile à la moitié du roman, tout s’arrête ou presque. Un grand personnage dégage une aura particulière.

Un petit retour en arrière s’impose. Nous sommes en 1919, les estropiés de la Grande Guerre tentent de reprendre pied dans la vie civile. Au-revoir là-haut suit deux poilus: Albert, l’ancien employé de banque falot, et Edouard, l’ancien étudiant des Beaux-Arts au visage à demi arraché par une bombe. Du plus profond de sa débâcle, Edouard va ­imaginer une escroquerie monumentale à l’échelle du pays. On en est là quand apparaît Merlin le fonctionnaire.

Il est chargé par son ministère de contrôler les cimetières, ces immenses nécropoles propices aux trafics les plus macabres et les plus juteux.

Merlin est «assez vieux avec une tête très petite et un grand corps qui avait l’air vide comme une carcasse de volaille après le repas». Merlin est sale, il ne sent pas bon, il fait tout le temps «tssit» avec son dentier. Pierre Lemaitre s’est librement inspiré du personnage de Cripure dans Le Sang noir de Louis Guilloux (1899-1980). Merlin ne suscite pas l’empathie mais la stupeur. Sous ses abords crasseux, il dégage une autorité de feu. Il pénètre dans le cimetière «comme un saint à la tête d’une procession». Merlin a plus d’un tour dans son sac. A la fin, on se surprend à l’applaudir.

Publicité