Il vient de se réveiller, il a les traits tirés, mais Joshua Bell joue le jeu: «Je ne me suis pas encore remis du décalage horaire.» De New York à Verbier, le violoniste a carrément changé de planète. «Un chocolat chaud!», lance-t-il à son représentant marketing. Son regard, encore embué, semble vouloir se raccrocher aux aiguilles d'une horloge pour prolonger le sommeil.

Pourtant, ces yeux bleus perçants ont fait fondre des milliers d'Américaines. En 2000, le magazine People a nommé Joshua Bell parmi les «50 plus belles personnes du monde». C'est en misant sur son physique de beau gosse que Sony en a fait une star. Physique d'elfe, allure de Peter Pan, il est devenu ce golden boy du violon qui fait tomber les filles. On n'hésite pas à le comparer à Tom Cruise. «J'ai des sentiments partagés à l'égard du marketing. C'est une question de tempérament. Certains musiciens ne seront jamais d'accord de participer à des shows télévisés. Moi, je l'ai fait. Prenez Paganini: c'était une pop star au XIXe siècle, comme Kreisler et Heifetz au XXe siècle. Leur notoriété a largement dépassé la musique classique.» Si Joshua Bell tire parti de son physique avantageux, c'est surtout son archet qui l'a propulsé de l'avant.

Né en 1967, l'enfant baigne dans l'univers bouillonnant de Bloomington. L'Institut de musique, célèbre dans le monde entier, fabrique des génies en série. A 4 ans, il empoigne son premier violon. Comme tout prodige, il a ses mentors. «Quand j'avais 12 ans, mon professeur, Josef Gingold, m'a donné le goût de l'instrument. Il était un élève d'Eugène Ysaÿe. César Franck et Ernest Chausson ont écrit des œuvres pour Ysaÿe. J'ai eu d'autres professeurs, mais Gingold est le seul à m'avoir incité à forger un contact intime avec le public, en le rapprochant de moi, plutôt qu'en projetant le son.» Ses débuts, il les fera avec Riccardo Muti et le Philharmonia Orchestra en 1981.

A peine 18 ans, et Decca scelle sa carrière en lui proposant d'enregistrer deux disques. «Je venais de passer trois jours dans les studios pour un portrait-récital, lorsque j'ai enchaîné avec un second disque.» Le chef Neville Marriner l'accompagne alors dans un Concerto de Mendelssohn au lyrisme juvénile. «A l'époque, mon jeu était surtout très instinctif. Nous n'avions jamais travaillé l'œuvre et nous ne l'avions jamais donnée en concert. C'était un pur produit de studio.» Voilà pourquoi, seize ans plus tard, Joshua Bell revisite ce Concerto avec un autre chef britannique, Sir Roger Norrington – un disque paru chez Sony Music, et qui sort ces jours-ci.

Or, l'approche de Norrington se distingue par un ton personnel. C'est lui qui, le premier, a dégraissé les Symphonies de Beethoven sur instruments d'époque. «Je connais Roger depuis dix ans. Parfois, nous avons des contentieux sur les tempos et indications de métronome. Mais j'aime son usage modéré du vibrato dans l'orchestre sans pour autant que le son perde de sa chair.» Sur ce même disque, Joshua Bell joue le Concerto de Beethoven, considéré comme le plus redoutable du répertoire. «C'est certainement le Concerto qui trahit le plus cruellement si un violoniste joue mal.» S'il ne s'est pas laissé tenté par les cordes en boyau, il a néanmoins écrit ses propres cadences. «Le danger, c'est qu'on traite la musique comme la Bible. Lorsqu'on me demande comment j'ose improviser des cadences, je réponds toujours que Mendelssohn a écrit un accompagnement au piano pour la Chaconne en ré de Bach. L'attitude, il y a deux siècles, était beaucoup moins pédante.»

Dans son jardin secret, Joshua Bell avoue qu'il aime les jeux d'ordinateur. Après avoir vécu une passion pour le golf, il retourne à ses amours premières – le tennis. S'il vit à Manhattan, en pleine cacophonie urbaine, son rêve serait de composer. «J'aimerais bien écrire une sonate.» A 34 ans, il ne veut plus être confiné dans le rôle du golden boy: «Je ne suis pas cet Américain qui ne joue que du Gershwin et du Bernstein.» Pour preuve, ses goûts l'amènent à enregistrer aussi bien les classiques que les pages contemporaines digestes de John Corigliano et Nicholas Maw.