A 48 ans, Joshua Bell conserve son aura juvénile qui a propulsé sa carrière il y a près de trente ans. Le violoniste américain se distingue par une présence solaire sur scène et des interprétations pleines d’ardeur. C’est l’un des favoris du Verbier Festival. Chaque été, il monte sur l’alpe pour y jouer des concertos et faire de la musique de chambre avec d’autres stars du circuit. A la suite d’un concert donné en août dernier avec le Verbier Chamber Festival Orchestra, il entame ce soir une tournée passant par La Chaux-de-Fonds, Genève, Zurich et Berne.

Depuis cinq ans, Joshua Bell a ajouté une corde à son arc, puisqu’il a été nommé directeur musical de l’Academy of St Martin in the Fields en 2011. Il succédait ainsi à Sir Neville Marriner, autre violoniste et chef d’orchestre gentleman disparu il y a trois semaines. Contacté lors d’un concert à Los Angeles, l’élève du légendaire Joseph Gingold évoque son activité de chef et son nouveau CD, «For the Love of Brahms», paru chez Sony Classical, avec son ami Steven Isserlis et le pianiste Jeremy Denk.

Le Temps: Comment réagissez-vous à la disparition de Sir Neville Marriner?

Joshua Bell: Ce fut un choc quand j’ai appris la nouvelle au téléphone. Même s’il avait déjà 92 ans, Neville semblait encore en forme. Il se préparait à diriger un concert à Vienne. L’orchestre entier est attristé. Il laisse des centaines d’enregistrements – autant dire un legs immense. C’était un homme merveilleux, très bon envers moi lorsque j’ai été nommé directeur musical en 2011. J’ai d’ailleurs fait mon premier enregistrement avec lui quand j’avais 19 ans: les «Concertos» de Mendelssohn et Bruch!

– Pourquoi avez-vous choisi de diriger des orchestres de chambre du violon? Songez-vous à abandonner votre instrument?

– Pas du tout! Le danger pour un soliste est de jouer chaque année les mêmes dix concertos et de tomber dans une impasse. J’ai tant appris en faisant de la musique de chambre avec des amis comme Steven Isserlis et Jeremy Denk. C’est une expérience incroyablement enrichissante que de pouvoir jouer et diriger soi-même des symphonies de Mozart, Beethoven ou Mendelssohn. C’est une manière de grandir musicalement.

– Il vous arrive de diriger sans violon?

– Oui, cela m’arrive de plus en plus, comme cet été à Verbier, où j’ai dirigé le Verbier Festival Chamber Orchestra dans la «7e Symphonie» de Beethoven. Pour cette tournée, en l’occurrence, je pense plutôt la diriger du violon. Mais vous savez, j’inclus pratiquement toujours un concerto quand je joue avec un orchestre de chambre.

– Peut-on vraiment aborder le «Double Concerto» de Brahms avec un orchestre de chambre au lieu d’un orchestre symphonique?

– Oui, je le pense. Nous avons connu une période dans l’histoire de l’interprétation où les orchestres sont devenus très grands, mais les concertos romantiques que nous connaissons n’étaient pas censés être accompagnés par des formations éléphantesques de cent musiciens! Jouer le «Concerto pour violon» de Tchaïkovski avec un orchestre plus petit – ce que j’ai fait avec l’Academy – permet de gagner en précision; c’est plus «punchy». D’une manière presque ironique, une telle œuvre peut perdre en puissance musicale si vous ajoutez trop de musiciens.

– Mais j’imagine que vous avez dû travailler le son pour donner une impression d’ampleur…

– Bien sûr, c’est un autre type de sonorité qu’avec une symphonie de Mendelssohn par exemple. Vous recherchez un certain poids et en même temps, c’est plus facile à manier comme si vous conduisiez une voiture de sport qui réagit au quart de tour dans les courbes.

– Comment avez-vous composé votre dernier disque?

– On y trouve des œuvres situées aux deux extrémités de la vie créatrice de Brahms. Il y a d’abord le «Double Concerto» qui est la dernière pièce orchestrale que Brahms a écrite à l’intention de son ami violoniste Joseph Joachim. Brahms avait eu une brouille avec Joachim, et c’était une manière de réparer cette brouille. Et puis il y a le «Trio opus 8» joué ici dans sa première version de 1853-54. Ce trio est une œuvre de jeunesse que Brahms a remaniée plus tard dans sa vie, parce qu’il n’était pas satisfait de sa première version. Le public connaît habituellement la dernière version, mais j’ai retenu la première.

– Et pourquoi donc? Cette première version n’est-elle pas plus maladroite?

– Oui, elle est moins parfaite d’une certaine manière, mais moi, je la trouve très émouvante. Historiquement, ce trio a été écrit peu après que Joseph Joachim a facilité la rencontre du jeune Brahms avec Robert et Clara Schumann en 1853 à Düsseldorf. Elle illustre les liens d’amitié et d’amour qui unissaient Brahms à eux. Brahms a même vécu un certain temps chez les Schumann et il est tombé amoureux de Clara.

– En comparant la version de 1854 avec celle plus tardive de 1891, on a l’impression que le jeune Brahms se perd un peu dans son matériau thématique…

– Je comparerais cette première version du trio à la découverte d’un diamant brut qui n’a pas été parfaitement poli. On y trouve une émotion un peu crue et rugueuse. Il y a plein de thèmes que l’on ne connaît pas, puisque Brahms s’est débarrassé de ces thèmes dans sa version ultérieure: vous avez donc l’impression d’entendre du «nouveau Brahms»! D’un point de vue architectural, la version initiale de 1854 a des proportions plus amples que celle révisée de 1891: cela crée un impact émotionnel très spécial. J’ai découvert cette première version il y a quelques années, et j’en suis tombé amoureux.

– Pour revenir à votre activité de chef, quelles œuvres allez-vous diriger prochainement?

– Nous avons joué six symphonies de Beethoven avec l’Academy à ce jour. Je vais diriger la «Symphonie «Pastorale»» pour la première fois, en janvier prochain, en Allemagne. J’ai par ailleurs prévu de reprendre le «Concerto pour violon» de Schumann en 2017. Cette œuvre de 1853 a été écrite pour Joseph Joachim, qui ne l’a jamais jouée, et nous en avons enregistré le mouvement lent dans le disque «For the Love of Brahms»; la seule chose, c’est qu’il s’agit d’une version arrangée par Britten avec une petite coda à la fin du mouvement. Il y a donc une logique sous-jacente dans tout le programme du CD.


Joshua Bell en tournée avec le Verbier Festival Chamber Orchestra et la soprano Regula Mühlemann. Œuvres de Mozart (le motet «Exsultate, jubilate»), Mendelssohn («Concerto pour violon en mi mineur») et Beethoven («7e Symphonie»)

Je 20 octobre à 20h15 à la Salle de Musique de La Chaux-de-Fonds

Ve 21 octobre à 20h au Victoria Hall de Genève

Sa 22 octobre à 19h30 à la Tonhalle de Zurich

Di 23 octobre à 19h30 au Kultur Casino de Berne

Rens. http://www.migros-kulturprozent-classics.ch

CD «For the Love of Brahms» (Sony Classical)