Classique

Joshua Weilerstein, nouvel espoir de l’OCL 

Sitôt après avoir pris ses fonctions, le nouveau directeur artistique Joshua Weilerstein est parti en tournée dans le nord de l’Allemagne avec ses musiciens. Récit d’un voyage destiné à souder les liens entre ce jeune chef américain et la formation lausannoise

Le voyage commence sous d’étranges auspices. «D-AECH», lit-on en grosses lettres sur la carlingue d’un avion, à Genève. Petit vent de panique au moment où les musiciens de l’Orchestre de chambre de Lausanne (OCL) s’apprêtent à embarquer dans un vol à destination de Francfort. Mais bien vite, l’acronyme arabe du groupe Etat islamique ne s’avère que l’immatriculation d’un avion de la flotte Lufthansa. En fallait-il autant pour mettre les musiciens de l’OCL sous pression?

L’enjeu est ailleurs: une tournée dans le nord de l’Allemagne (passant par Brême, Hambourg, Hanovre et Düsseldorf) avec le tout nouveau directeur artistique Joshua Weilerstein. Il y a une dizaine de jours, ce chef new-yorkais de 28 ans faisait des débuts très remarqués à la Salle Métropole de Lausanne. Il s’exprimait en français au public et affichait un sourire radieux. Sitôt après avoir pris ses fonctions, le voici parti pour une première tournée afin de faire rayonner le son (et le nom) de l’orchestre à l’étranger. Et déjà, le rapport qu’il instaure avec ses musiciens est tout autre que sous l’ère de son prédécesseur, Christian Zacharias.

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On l’appelle «Josh»

Physique d’éternel collégien, vêtu d’une veste The North Face, «Josh» – c’est ainsi qu’il se fait appeler – se met à la hauteur de ses pairs. En répétition, il ne hausse jamais le ton, mais cherche à attirer l’attention à lui avec bienveillance. Mardi matin, à la salle Die Glocke de Brême, il repérait les ajustements à faire pour l’acoustique. «Je sais que c’est difficile dans cet espace parce que c’est très résonant. Mais essayons encore. Voyons si on peut trouver ce «pianissimo».» De fait, le son a tendance à vite claquer dans les attaques dynamiques, ce qui donne du relief à la 4e Symphonie de Beethoven. «Les cors et les trompettes, faites beaucoup de différence entre les forte et les fortissimos, s’il vous plaît.» Et d’insister sur l’articulation, pour éviter que le son ne se brouille en traversant la rampe de la scène.

Une nomination risquée

«J’avais des doutes quand on m’a dit que Joshua Weilerstein n’avait que 26 ou 28 ans, dit ce violoniste, membre de l’OCL depuis vingt-cinq ans. Je me suis dit que ce n’était pas possible, parce qu’il faut du temps pour apprendre ce métier et digérer les grandes œuvres.» Et pourtant, dès la première rencontre autour de la 2e Symphonie de Schumann lors d’un Concert du Dimanche, l’étincelle a circulé. «Il a une facilité de contact, il a un très bon rythme et il a quelque chose de naturel dans le phrasé. Il comprend la structure des œuvres qu’il dirige en profondeur. Il ne fait pas de la cosmétique ou du salon de coiffure, ergotant sur l’articulation comme le font certains chefs baroqueux.»

Nicolas Bernard, deuxième trompette solo à l’OCL, est pareillement séduit. «Avec Christian Zacharias, on était sur une aire très mozartienne, très intimiste. On faisait de la musique de chambre élargie. C’était un son contenu, très esthétique, avec un pianiste extraordinaire. Mais je ne cache pas qu’aux cuivres, on était frustré. On ne pouvait pas passer au-dessus de mezzo-piano, mezzo-forte. Déjà, quand on a fait la 2e Symphonie de Schumann avec Weilerstein, c’était une approche totalement différente. Il y avait beaucoup plus de dynamiques. Maintenant, on fait des vrais forte et fortissimos, on a plus de relief dans l’ambitus et les nuances qu’auparavant.»

Autre qualité de Joshua Weilerstein: il intègre les musiciens dans son champ de vision. «Quand il dirige, il regarde les instrumentistes qu’il aimerait stimuler, d’où un contact qui s’établit naturellement, poursuit ce violoniste. On ne se sent pas comme la pièce d’un puzzle; on se sent comme en dialogue, même si évidemment, le chef impose sa vision. Du reste, les grands chefs sont ceux qui donnent l’impression aux musiciens qu’ils sont libres.» «Il anticipe et insuffle la prochaine idée musicale tout en restant présent avec nous, commente la violoniste Catherine Suter. Il y a des chefs qui restent extérieurs à l’orchestre; lui reste à l’intérieur avec nous.»

Succès à Saint-Pétersbourg avec Bertrand de Billy

Bien sûr, ce n’est qu’un début, et il reste bien du chemin à parcourir. Joshua Weilerstein n’est pas le seul chef appelé à faire évoluer l’orchestre. Bertrand de Billy, chef principal invité à l’OCL, a contribué à forger le son ces dernières années. «Il est extrêmement précis, il sait exactement ce qu’il veut, en particulier pour l’intonation et l’équilibre entre les pupitres», dit ce violoniste. «Chaque fois que Bertrand de Billy vient diriger l’OCL, l’orchestre joue mieux après», commente Olivier Blache, autre violoniste. Parmi les concerts qui resteront dans les annales de l’orchestre, celui donné à Saint-Pétersbourg, avec les trois dernières symphonies de Mozart sous la baguette du chef français, a marqué les esprits.

Pour Joshua Weilerstein, le défi sera d’asseoir une autorité sur la durée, alors même qu’il cultive un rapport d’égal à égal avec ses musiciens. Partout où vous le croisez, au petit-déjeuner à l’hôtel à Brême ou Hambourg, dans les couloirs d’une salle de répétition, pour un petit drink après le concert, il se fait accoster sans barrières. On pourrait presque le confondre avec eux. «C’est un peu le phénomène de la génération Facebook avec le partage amical et les «hugs», souffle un jeune membre de l’orchestre. Mon seul souci, c’est qu’avec ce côté cool, va-t-il toujours pouvoir obtenir ce qu’il veut des musiciens?»

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