Théâtre

Josiane Balasko, du côté obscur de la force

Pour la première fois de sa carrière, la comédienne française joue un personnage sombre et amer. Murielle, héroïne désenchantée de «La Femme rompue», de Simone de Beauvoir. A découvrir au Locle, ce mercredi 9 novembre, et au Forum Meyrin, le 10 janvier prochain

«Moi je suis lucide, je suis franche, j’arrache les masques: je ne suis pas raciste, mais je m’en branle des Bicots, des Juifs, des Nègres, juste comme je m’en branle des Chinetoques, des Russes, des Amerlos, des Français. Je m’en branle de l’humanité!» Première surprise, Murielle, personnage créé en 1967 par Simone de Beauvoir dans «La Femme rompue», est tout sauf altruiste, fine et bienveillante. Cette femme qui se plaint d’être abandonnée de tous, dont la fille s’est suicidée sous son toit et à qui on a retiré le fils, est un concentré de colère et de rancœurs mêlées. Deuxième surprise, c’est Josiane Balasko, la bonne copine, la comédienne gouailleuse et généreuse, qui se coule dans le rôle de cette bourgeoise amère jusqu’à la nausée.

Josiane Balasko, la Nathalie mythique des «Bronzés» et la tout aussi mythique Madame Muskin du «Père Noël est une ordure». Sans oublier bien sûr la gironde Lydie Langlois des «Hommes préfèrent les grosses», Fred de «Nuit d’ivresse», Colette Chevassu de «Trop belle pour toi» ou encore Marijo, de «Gazon maudit». Chaque fois, des femmes de caractère qui font hurler de rire et avancer le débat. A 66 ans, Josiane Balasko, qui arbore désormais un blond platine, incarne toujours une certaine idée de l’humour. Direct, humain, au-delà des préjugés.

Avec «La Femme rompue», monologue désenchanté, la comédienne change de registre. Elle parle de ce rôle atypique qui l’emmènera sur les routes de France pendant six mois après un mois aux Bouffes du Nord, à Paris, et de sa belle rencontre avec l’actrice, ici metteur en scène, Hélène Fillières.

Le Temps: Josiane Balasko, dans «La Femme rompue», vous interprétez Murielle un personnage qui, le soir du Réveillon, dit toute la haine que lui inspirent sa famille, ses ex, ses enfants, les voisins, les fêtards, etc. Pourquoi un tel choix, alors qu’on vous verrait plutôt incarner quelqu’un de solaire et de solidaire?

Josiane Balasko: C’est Hélène Fillières qui a eu envie de mettre en scène cet immense cri de colère, ce monologue où une femme qui a eu du pouvoir dans le passé étale ses déboires sans souci des convenances, vomit sa rage contre une société où elle n’a plus sa place. Si Hélène a souhaité que j’incarne ce personnage, c’est parce qu’elle m’a vue dans la description qu’en fait Simone de Beauvoir, «une petite bonne femme franche intrépide intègre» qui ne minaude pas pour séduire.

– D’accord pour le côté direct, mais cette femme est une teigne. Elle pirate le journal de bord de sa fille, saute à la gorge de son ex-mari, préfère brûler ses habits plutôt que les laisser à sa famille, etc. Pourquoi s’intéresser à une créature aussi revêche?

– En fait, Murielle devient de mieux en mieux quand on la pratique! Quand je l’ai découverte, j’ai été aussi assez terrassée par son agressivité. Mais, finalement, on arrive à l’aimer, car on comprend bien que toute cette rage est le produit d’un effondrement et qu’elle en dit sans doute plus que ce qu’elle souhaiterait. Au final, on est touché par sa détresse et la violence inouïe de ce qu’elle a traversé.

– Avez-vous déjà joué une figure aussi désenchantée?

– Non, c’est la première fois et je trouve l’expérience passionnante. Je pense souvent à Bruno Ganz qui a réussi à donner de l’humanité à Hitler. Ma Murielle est peut-être un tyran domestique, mais elle est loin d’être un tyran à l’échelle planétaire!

– Comment Hélène Fillières vous a-t-elle dirigée?

– Avec beaucoup de douceur et de compréhension pour le personnage. Elle m’a rappelé que Murielle était le produit de sa mère, une coquette tordue qui l’a mal aimée et continue à la lapider alors qu’elle est à terre. On a aussi beaucoup parlé du rouleau compresseur de la société qui écrase facilement les femmes, en 1967 comme aujourd’hui, sitôt qu’elles ne sont pas sages et rangées.

– Vous le rappelez justement, ce texte a été écrit en 1967, avant la libération sexuelle. A-t-il encore sa pertinence aujourd’hui?

– Oui, car je connais encore pas mal d’épouses qui ont travaillé avec leur mari sans rien mettre de côté ou des femmes qui n’ont pas travaillé du tout et ont éduqué les enfants sans penser à l’après. En cas de séparation, elles peuvent se retrouver très démunies, car toutes n’ont pas épousé des footballeurs! Dans ce sens-là, le texte est encore d’actualité. Par contre, on a supprimé les lignes qui mentionnaient des références trop datées comme des marques de voiture, des sujets d’actualité de l’époque, etc. De toute manière, on devait le réduire à une heure et demie, donc on a enlevé les vieilleries et aussi les passages où elle ressassait toujours les mêmes choses.

– Murielle a perdu sa fille, une douleur insurmontable. Tout le contraire de Marilou Berry, votre fille, comédienne et réalisatrice en pleine santé et saluée. Une fierté?

– Ça, c’est sûr! Je remercie tous les jours le ciel que Marilou ait la pêche et du talent. Quand elle m’a dit: «Je veux faire actrice!», j’ai dit «Super!», mais j’ai eu un peu peur, car si ça n’avait pas marché pour elle, c’aurait été compliqué. Heureusement, c’est une formidable comédienne et une réalisatrice du tonnerre. J’adore son univers!

– Vous pratiquez indifféremment cinéma et théâtre. Quels sont les charmes et limites de chacune des disciplines?

– Le cinéma est plus confortable. Comme disait Coluche, c’est un métier de fainéant où on est très pris en charge. Par contre, il faut rester concentré, car il n’y a aucun repentir. Ce qui est dans la bobine est fixé à jamais! Le théâtre est plus exigeant physiquement, plus dur en termes de confort, mais aussi plus gratifiant, car le spectacle évolue tous les jours et le public rit en direct. Là, pour la première fois, le public rira moins, vu le ton du texte, même s’il y a quand même de belles pointes d’humour vachard! A voir comment je vais vivre le changement de réception… Je vais peut-être gagner en profondeur ce que je vais perdre en divertissement? Mystère! En tout cas, je trouve ce personnage de Murielle très touchant et je pense que c’est important de montrer une femme en colère.


La Femme rompue, le 9 novembre, Théâtre du Casino, 20h30, Le Locle, 032 931 53 31, www.grange-casino.ch; le 10 janvier 2017, Forum Meyrin, Genève, 022 989 34 34, www.forum-meyrin.ch

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